9.12.21

Je mastique des idées stupides. Comme celle-ci : qu’il ne me reste au mieux que quatre ou cinq ans avant que Daphné découvre que je suis un raté. Alors, pour elle qui semble m’aimer sincèrement, ce sera un désastre. Pour moi, il est déjà advenu. Mais est-elle si stupide que cela, cette idée ? Je n’en suis pas si sûr. D’où le tourment qu’elle me cause. Toutefois, afin de tenter d’enrayer la mécanique des pensées négatives, je me prépare une salade composée d’endives, de noix, de roquefort, d’huile d’olive et de sel. Divine. Cette mention peut sembler un détail anecdotique, il me paraît néanmoins qu’elle ne l’est pas : il y a toujours quelque chose dans le monde avec quoi tu te trouves en harmonie, en accord profond. Le problème n’est donc pas que cela n’existe pas, mais que tu ne parviens pas à le trouver. Parfois, il te semble que, quand même tu passerais toute ta vie à le chercher, tu ne le trouverais pas. Parfois, il apparaît que c’est aussi simple qu’une salade composée. Comme il est encore un peu trop tôt pour déjeuner, j’attends. Seul projet qui me tire de l’ennui dans lequel je ne cherche même pas à me débattre, je crois. Ennui en un double sens, celui moderne que l’on connaît, et celui plus rare de nos jours, mais qui est le sens que lui donnait Pascal quand il consigna ce fragment déchirant : « Jésus dans l’ennui. » Sellier, à ce mot, fragment 749 chez lui, note ceci : « tourment de l’âme, en un sens très fort. » Puis-je comparer mon âme à celle de Jésus ? Mais à quelle autre ? Cela n’a-t-il pas toujours été sa fonction ? Je ne sais pas. Je ne suis pas catholique, pas baptisé ; qui suis-je pour penser (à) quelque chose qui ne me concerne pas ? Aurais-je préféré l’être ? Si cela eut signifié être quelqu’un d’autre, probablement. Quoique je ne sache pas très bien ce que cela veut dire, n’étant pas sûr de vouloir être un autre. Tout mon problème : je ne veux pas être un autre, mais je ne peux pas être moi-même.