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20.12.21

La poétesse pose en maillot de bain sur Instagram. Elle s’en fout. Elle est libre. Elle fait ce qu’elle veut. C’est son corps. C’est ça, la poésie. Il y a même quelques bribes de phrases avec retour à la ligne avant la fin de la ligne pour qu’on soit bien sûr que ce n’est pas de la prose mais des vers (on pourrait confondre). Et puis, il y a des gens, des femmes majoritairement, je crois, qui cliquent sur J’aime pour attester de l’importance de la chose. Elle est libre. Elle s’en fout. Elle est bien dans sa peau. Même si elle souffre quand même. C’est dur d’être une femme. Elle parle de son vagin, qu’il ne faut pas confondre avec sa vulve, elle en parle aussi, et c’est vachement bien. C’est inclusif. C’est transgressif. C’est moderne. C’est beau. D’ailleurs, son livre paraît en poche. Elle s’en fout. Elle est libre. Mais heureuse quand même. C’est émouvant, le succès. Les lectrices se réjouissent par procuration. C’est la sororité. Qui trouverait quelque chose à redire quand le commerce et l’avant-garde marchent ainsi main dans la main ? Qui trouverait le moyen de ne pas se réjouir quand s’accomplit sous ses yeux la fusion du capital et de la culture, l’union de tous les êtres et de toutes les choses sans distance dans une grande vague d’amour et de prospérité ? Le monde est bien fait pour qui veut bien s’en donner la peine. Pour les autres, la masse d’anonymes inconnus, les sans-dents, les sans-grades, les sans-amis, les sans-influence, ne leur reste qu’à cliquer sur J’aime, c’est ça, la beauté du geste. Il faut reformuler nos croyances métaphysiques. À quoi bon quelque chose plutôt que rien ? Fallait-il vraiment qu’il y eût quelque chose plutôt que rien ? Sommes-nous ce à quoi le quelque chose, triomphant du rien, devait aboutir ? Sommes-nous le τέλος de l’histoire ? Ou une erreur dans la composition aléatoire des possibles ? Un bug dans la compossibilité ? Si l’histoire a un sens et si ceci est son sens, ne faut-il pas en finir avec l’histoire ? Si l’histoire n’a pas de sens, si ceci n’est que le produit d’une composition aléatoire des possibles, sans dessein ni but, qui peut garder les yeux ouverts sans pleurer de rire, pleurer de rage, pleurer de désespoir ? Toutes larmes confondues. L’infinie bêtise se confond-elle avec le destin de l’univers ? Le temps passe et la conscience de l’inanité est toujours plus brûlante. Impression idiote, relique sentimentale d’un temps où l’on devait croire encore au génie (mais c’était quoi, le génie ? moi, je n’en ai pas la moindre idée), suis-je le seul à ressentir la piqûre de cette conscience, urticaire cosmique ? La peau est irritée, et l’on a beau la gratter, la gratter jusqu’au sang, ou ne pas la gratter du tout, rien n’apaise la démangeaison.

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