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29.12.21

Génies de Balzac (2), maître et mètre des distances. Dans Albert Savarus, les distances physiques se franchissent plus facilement que les distances sociales. Ainsi du mur qui sépare le domicile des Watteville de celui de Savarus que les domestiques franchissent allègrement pour se retrouver la nuit tombée, mais que Rosalie, riche héritière aristocrate à marier, s’éprenant pourtant d’Albert le mystère fait avocat, ne peut franchir que par la grâce d’une nouvelle publiée dans la revue que ce dernier vient de fonder. Moins intrigue dans l’intrigue que récit au service de celle-ci, la fiction permet aux personnages de franchir les frontières morales que la société érige entre les êtres. Se crée ainsi une communauté de sentiments que la société honnit (la jeune fille dont l’éducation a été corsetée par une mère tyrannique s’ouvre soudain à l’amour dans le choc de la rencontre entre un homme et son histoire qu’il raconte, la transposant en une fiction). Puissance romanesque, Balzac n’est pas prisonnier d’un style (pas prisonnier de son style), il les multiplie sans se soucier d’une quelconque unité de surface, laquelle n’est jamais qu’un vernis cachant mal les lézardes qu’il tente de dissimuler. Là où les romanciers unitaires fabriquent de la cohérence dans les artifices d’une phrase toujours semblable, toujours égale à elle-même, s’enfermant par là-même dans la plus laborieuse des monotonies, Balzac est un multiplicateur, capable d’écrire un mauvais roman au nom du roman qu’il est en train d’écrire, enfermant ses personnages dans des limites étroites (c’était déjà le cas des protagonistes d’Un début dans la vie qui se retrouvaient tous dans le même coucou, condensé aléatoire de la société [N.B. Chez Balzac aussi, microcosme=macrocosme.]) pour libérer les pulsions qui les traversent et faire jaillir de leur rencontre toutes les potentialités de la vie sociale. Les romanciers unitaires sont obsédés par l’écriture, non pas en tant qu’activité, non pas en tant que dynamique, mais toujours en tant que forme, figure, jamais en tant que puissance. Le multiplicateur, au contraire, est capable de mal écrire pour bien écrire, de faire de mauvais romans à l’intérieur même de son roman pour que celui-ci se déploie, avance, progresse, enveloppe le maximum de dimensions de l’existence. Nul enchâssement, emboîtement des récits, des narrations, malgré les apparences (de Besançon à la Suisse en passant par Paris et l’Italie), on ne sort pas de l’espace-temps délimité par le texte pour aller voir ailleurs ce qu’il se passe : on approfondit cet espace-temps, on effeuille ses strates pour que la lumière soit faite partout, qu’on comprenne tout, qu’on sente tout, que s’illuminent les êtres et les relations qui les unissent, les désunissent, les font ou les détruisent. Une jeune fille se met à comploter, intriguer, mentir parce que, malgré le joug d’une mère bornée et injuste, coule en elle une force vitale qui dépasse les limites dans laquelle le corset de la société s’efforce de l’enfermer. Or, cette vie, comme l’écriture multiplicatrice, rien ne peut l’empêcher de sourdre.

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