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30.12.21

0. Ni énergie ni vitalité ni envie ni rien, zéro de tout, c’est-à-dire : rien. Je devrais me contenter de végéter ainsi, de dormir à longueur de journées en attendant que quelque chose se passe ou non, mais non, non content de n’avoir de force pour rien, je me lève, je mets mon short et mes baskets et je vais courir, discipline absurde qui a pour seule conséquence de me fatiguer encore plus, me trouvant ainsi zéro sous zéro, quelque part entre le néant et rien. Tout ce que je parviens à faire, c’est lire Balzac. Hier ainsi, j’ai fini le premier tome de la Comédie humaine, lequel se termine sur cette étrange histoire, la Vendetta, que l’on pourrait titrer ainsi : la Vendetta, ou l’histoire du père qui n’avait pas pu tirer son coup. Si le but de Balzac était de mettre en garde les jeunes filles contre les conséquences fatales de la passion, c’est-à-dire, en somme, de sauver ce que l’on a depuis lors appelé « le patriarcat », c’est probablement par antiphrase tant il est vrai que la peinture des mœurs barbares de l’ethnie corse décrit une populace assoiffée de sang, de haine, dont la bêtise métaphysique conduit à l’autodestruction, toute d’abjection. La dernière phrase du père Piombo venant d’apprendre la mort de sa fille et voyant son gendre honni (car dernier descendant mâle de la famille qu’il avait juré d’exterminer) tomber mort devant lui, « il nous épargne un coup de feu », qu’est-elle, sinon l’expression dernière d’une ethnie barbare, incapable de se réformer, où le désir de violer sa fille le dispute à celui de tuer tous les mâles qui pourraient l’aimer et la rendre heureuse ? Dans cette sorte de microsociété inculte, éros et thanatos sont un seul et même principe. Mais qui peut bien préférer l’accomplissement de la vengeance la plus sanglante à la survie de sa propre progéniture, préférer le sang qui se répand au sang qui coule dans les veines ? Loin de vouloir effrayer les jeunes filles, Balzac n’aurait-il pas montré en réalité la société en train de se civiliser, le moment où les mœurs se policent pour échapper à la barbarie qui est leur origine ? Au début du récit, lors de la rencontre entre Bonaparte et Piombo, le futur empereur n’avait laissé aucun doute quant à son aversion pour la vendetta : « Le préjugé de la Vendetta empêchera longtemps le règne des lois en Corse, ajouta-t-il en se parlant à lui-même. Il faut cependant le détruire à tout prix. » La loi du père est la loi du père est la loi du père : elle remonte à une origine bestiale, violente, sanglante, elle est aveugle à tout, au progrès, à la raison, à la pensée, elle se confond avec le désir sans bornes de possession, lequel se donne le nom d’amour pour se donner bonne conscience, mais n’est qu’un instinct dégradé par la violence, le fruit d’hommes incapables de s’élever au-dessus de la violence, au-dessus de leur origine, au-dessus de leur père. La loi du père est la loi de la communauté close, de l’ethnie en son sens le plus étroit, laquelle se réduit toujours plus, se concentre toujours plus jusqu’à sa destruction pure et simple. Incapable de violer la loi du père, le père viole sa fille, la tue, et éteint sa lignée. La communauté chérit et encourage le meurtre, il en sera toujours ainsi. La société des lois, qui permet aux amants de se marier contre la volonté du père, incarnée par la figure de Bonaparte, s’oppose à la communauté des coutumes, incarnée par Piombo. La mort de la famille qui s’est construite contre le père n’est-elle pas la limite de cette explication ? À moins qu’elle signifie que la société des lois (l’intrigue se déroule en 1815) est encore bien jeune et que l’œuvre de la Révolution est encore à accomplir : il y a encore des préjugés à détruire. La loi du père est toujours une loi rétrograde : elle lit l’histoire à l’envers, reconduisant inlassablement aujourd’hui à hier. La loi révolutionnaire s’efforce de remettre cette histoire à l’endroit, d’ouvrir inconditionnellement aujourd’hui à demain ; aux parents, elle préfère les enfants, au devoir, l’espoir, à la mort, la vie.

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