6.1.22

Hier, je le comprends à présent, le désir de détruire marquait un point de retournement, une crise. Moment critique où l’organisme se révolte contre lui-même : je voulais tout faire craquer d’un coup, toutes les articulations, et c’est ce que j’ai fait, d’une façon qui n’avait rien de symbolique, avait tout de physique. Le symbolique est-il jamais autre chose qu’une méprise physique ? On croit découvrir un sens plus profond alors que toute la profondeur s’épuise dans un geste, un mouvement, une réaction de l’organisme qui ressent avec une acuité particulière la nécessité de s’exprimer, la nécessité d’exister. Ce n’est pas ce que je voulais dire. J’entends : je le pense, mais je ne voulais pas le dire ici, et je ne voulais pas le dire ainsi. Je voudrais dormir, profondément, le matin, et je le ferais si l’enfant ne venait pas se glisser entre nous dans le lit et me rouer de coups involontaires. C’est ainsi que m’échappa le rêve de cette nuit que je voulais noter et dont il ne me reste que des bribes, Daphné cherchant un livre dans une bibliothèque où il ne se trouve pas ou quelque chose du genre. Je voudrais dormir profondément dans une sorte de calme paradoxal, qui laisse la pensée, libre de toute perturbation, créer ses propres perturbations, ses cheminements, ses parcours, ses détours, ses itinéraires. Désirer détruire hier, c’était désirer reprendre forme. J’ai identifié le commencement de la période de fatigue qui s’est donc achevée hier avec l’injection de la troisième dose. Qu’il y ait un lien de causalité ou non, ce n’est pas la question. J’entends : s’il y avait un lien de causalité, le désir de détruire suffirait-il à le rompre ? Qu’il y ait une causalité ou non, ce n’est pas la question parce que la question n’est pas médicale — comme si l’on pouvait tout réduire à des questions techniques. En fait, et c’est tout le paradoxe, on donne parfois l’impression de réduire ce qui ne devrait pas l’être à des questions techniques et de réduire ce qui devrait l’être à des questions idéologiques. Les questions du travail, par exemple, de l’abondance, de la répartition des richesses pourraient être résolues assez rapidement d’un point de vue technique : les machines travaillant plus efficacement que les êtres humains, les gains de productivité réalisés par les machines pourraient être affectés aux êtres humains, qui seraient dispensés des tâches ingrates imposés par le travail directement productif et emploieraient le temps ainsi rendu libre à des activités plus nobles, plus dignes, plus intéressantes. Or, les gains de productivité sont majoritairement affectés au capital, et très peu au travail. On veut que les gens travaillent plus quand il faut toujours moins de temps pour produire toujours plus. En outre, quand on aborde la question de la robotisation du travail humain, on le fait toujours du point de vue d’une sorte de science-fiction : est-ce que les machines ont une conscience, est-ce qu’elles pensent, sont-elles des personnes, l’intelligence artificielle va-t-elle faire émerger un nouveau genre de poésie, etc. ? Au lieu d’affecter correctement les ressources dont nous disposons pour nous dégager de tout ce qui nous empêche de mener une existence libre, nous fabriquons de pseudo-problèmes métaphysiques qui occupent le terrain, offrent des sujets de discussion interminable aux éditorialistes et aux philosophes de bas étage (ils ne sont pas différents les uns des autres), mais ne permettent pas d’accomplir le moindre progrès réel. Un jour, le travail sera une notion obsolète, appartenant à un passé lointain et révolu, tout comme l’esclavage l’est devenu, et l’on se demandera comment l’on a pu vivre comme des sauvages pendant si longtemps. En attendant, après avoir fait craquer le corps, je m’attache à mettre de l’ordre dans mes idées et m’aperçois que je pratique le coq à l’âne avec une facilité déconcertante, ce qui n’est peut-être pas un mal : creuser le même sillon, n’est-ce pas se condamner à tourner en rond ? Au rond, je préfère la spirale.