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8.1.22

Si les efforts faits au-dehors avec une régularité passablement maniaque ne se traduisent pas de façon claire et univoque une fois revenu au-dedans, que faire ? Détruire la balance ? Ne plus sortir de chez soi ? Continuer malgré tout ? S’effondrer en hurlant À quoi bon ! avant de se redresser humblement implorant le pardon du Seigneur ou de quelque autre divinité influente ? Considérer les choses avec calme et sans excessive passion ? Recommencer jusqu’à épuisement de la pile ? S’empiffrer jusqu’à l’indigestion ? Jeûner jusqu’à l’évanouissement ? Qui sait ? Et, plutôt que de savoir qui, surtout, comment, comment savoir ? Y a-t-il des choses ainsi cachées, inaccessibles à notre savoir ? Y a-t-il des choses accessibles à d’autres savoirs ? Mais lesquels ? Comment savoir ? Plutôt que de me hisser sur les hauteurs vertigineuses de la plus grisante des métaphysiques, je range le pèse-personne, prends ma douche, m’habille sans trop regarder dans le miroir sur pied mais sans psyché qui s’entête à me faire face, tous les jours à la même place, le désastre que les êtres deviennent en vieillissant, me tais une seconde de plus. Un peu avant de sortir faire ma course matinale, comme des centaines et des centaines d’humanoïdes entêtés à prendre soin de leur santé, je m’étais affirmé à moi-même, feignant de m’adresser à une autre personne qui se serait intéressée à ce que j’aurais eu à dire, une pure fiction, c’est-à-dire, en feignant de m’adresser à quelqu’un, donc, je m’étais affirmé, au-delà de l’optimisme et du pessimisme, qui ne sont que des attitudes face à la vie telle qu’elle est, la nécessité de l’utopie, laquelle est la déclaration que le monde doit être meilleur, qu’il peut être meilleur, qu’il sera meilleur. À commencer par ce problème de poids. Oh là là, mais ne réduis pas tout à ta petite personne, enfin, ne ramène pas toujours tout à toi, comme tu l’as fait pas plus tard que tout à l’heure encore, tiens, t’imaginant en train de répondre à cette espèce de jeu qui se répandait telle une traînée de poudre sur les réseaux et qui consiste à dresser la liste des cinq sujets dont on pourrait parler durant trente minutes sans aucune préparation : 1. Moi, 2. Moi, 3. Moi, 4. Moi, 5. Moi. C’est ce que je m’apprêtais à répondre, jouant moi aussi — après tout, en effet, pourquoi ne pourrais-je pas faire comme tout le monde, être comme tout le monde, être bête comme tout le monde ? —, c’est ce que je m’apprêtais à répondre, disais-je, quand je me suis souvenu que c’était à peu près ainsi que commençait le journal de Witold Gombrowicz, auteur que je n’aime guère, c’est-à-dire que je ne parviens pas à le lire, que je n’aurais donc fait que singer, ainsi, d’une certaine manière, même si personne ne l’aurait remarqué, moi oui, cela me suffit, après tout, de quel autre critère esthétique est-ce que je dispose sinon celui-là : moi ? Pour me punir de mes mauvaises pensées, Dieu (ou quelque autre divinité influente) me fait éternuer. Je me lève, prends le plateau sur lequel sont posées cafetière, tasse à café et sous-tasse, pas de chocolat, balance oblige, les ramène dans la cuisine, où j’éternue encore une fois, puis une autre, puis une autre, me mouche afin de mettre un terme à l’épidémie d’éternuements, me désinfecte les mains avec du gel hydroalcoolique, retourne à ma table d’écriture dans l’espoir de renouer le fil d’une pensée qui ne tenait qu’à celui qui s’est rompu en éternuant. Le fallait-il vraiment ? Quoi ? Éternuer ? Non, suivre le fil de cette pensée. Je l’ignore. Hier, pendant que je courais, j’ai cru entendre une femme dire à l’homme avec lequel elle se promenait en tenue de sport : « Comment tu veux te foutre en l’air, toi, avec un temps pareil ? » Et c’est vrai que, malgré son fort accent, il faisait beau, et, aujourd’hui encore, il fait beau, quand le vent souffle l’espace se dégage, la lumière d’hiver est tout simplement sublime, peut-être divine, mais, ai-je eu envie de lui demander, ce que je n’ai pas fait, parce que je ne suis pas sûr d’avoir bien entendu sa remarque, mais quel rapport peut-il bien y avoir entre le suicide et le temps qu’il fait. Est-ce que Durkheim en parlait dans son ouvrage sur la question (j’avais fait une fiche de lecture à ce sujet au lycée, je m’en souviens, mais je ne me souviens pas de la réponse) ? Je ne crois pas. Pas plus que je ne crois qu’on se suicide plus au-dedans qu’au-dehors.

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