9.1.22

Du riz rouge de Camargue, des filets de hareng, un peu de fromage, du pain, des noix, une orange. Ne me souvenant pas de mes rêves, à leur place, je devrais noter les menus pour ne pas les oublier. Suivre l’évolution de mon régime dans une forme de narcissisme moins content de soi que conscient de soi. C’est tout ce que j’ai à dire ; c’est vrai. Sans doute parce que je n’ai pas vraiment d’avenir, pas exactement de présent et un passé — au mieux — discutable. En réalité, j’existe à peine. Et, d’un certain point de vue, c’est déjà trop. Tout le monde essaie de convaincre quelqu’un de quelque chose, statistiques, discours, polémiques à l’appui, dans l’espoir de gagner, d’avoir raison, dans l’espoir d’humilier l’autre à qui on aurait prouvé qu’il avait tort. Moi, non. Une fois que j’ai dit ce que j’ai dit, le sujet est en quelque sorte épuisé. D’ailleurs, j’aime aussi peu la victoire que la défaite. Je rêve d’autre chose mais me sens tout seul sur mon île déserte. Sans grande conviction, je survole plus que ne lis un article de Thomas Piketty où, au prix d’une rhétorique aride et laborieuse, il semble donner des consignes de vote à la population française afin que celle-ci rétablisse enfin le clivage gauche-droite conforme à ses vues sur le monde. Il a tort. La gauche doit mourir. C’est quand la gauche sera à 0%, quand plus personne ne voudra voter à gauche ni même avouer qu’il a un jour eu une pensée de gauche, qu’alors elle aura quelque chose à dire, parce que, alors, ayant fait l’expérience de la défaite, mais pas de celles où on aurait pu gagner, pas de celles dont on se remet comme si rien ne s’était passé, non de celles qui écrasent, alors, elle pourra parler pour les vaincues contre les vainqueurs, alors, elle aura le droit de parler d’espoir, d’utopie, de lendemains qui chantent. En attendant, elle n’exprime rien, que l’impuissance du réformisme, celui qui donne bonne conscience aux réformateurs et laissent les réformés dans l’indigence des illusions, pour tout horizon : un mur de béton gris où est peinturlurée quelque icône moralisatrice de Banksy. Je frissonne. Dehors, le vent souffle fort, encore. Mais au ciel radieux des derniers jours succède une sorte de grisaille décevante. Peut-être ai-je mal compris ce que la femme de la veille a voulu dire : le soleil est tout ce qui nous sépare du suicide. Ce serait bien peu, alors, n’est-ce pas ?