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21.1.22

Si vos désirs sont bons, pourquoi vous gavez-vous d’antidépresseurs, d’anxiolytiques, de beuh, de shit, de coke, de protoxyde d’azote, de séries débiles, de mauvais films, de mauvais livres, d’art bas de gamme ? Je ne sais pas quoi penser de cette phrase : est-elle bonne ou est-elle conne ? Après l’avoir notée sur mon téléphone, je suis allé courir. 10 kilomètres. Pas assez vite à mon goût, mais c’était bien, j’étais bien, j’étais là où je devais être, pas dans la ville, ce n’est pas ce que je veux dire, mais je faisais ce qu’il me plaisait de faire, ce qui le faisant me rendait heureux. Il faisait beau, mais à aucun moment je ne me suis dit : « Il fait beau », à aucun moment je n’ai trouvé l’espace que je traversais beau, à aucun moment je n’ai été ému, touché, je ne sais pas comment il convient de le dire dans la langue tristement subjectiviste que parlent mes contemporains. Il faisait beau mais ce n’était pas beau. Hier, en revanche, j’ai été ému par Daphné qui ne semble pas jouer avec les autres enfants dans son école. Sa maîtresse aimerait qu’elle passe au moins une partie de son temps dans la classe des CE1, mais le protocole sanitaire l’en empêche, alors quand c’est possible elle lui donne du travail à faire dans son coin. L’autre jour, Daphné m’a dit que l’un de ses camarades de classe l’avait accusée de tricher parce que, lui reprochait-il, elle savait déjà lire. Un autre, qui était son amoureux en début d’année, semble désormais passer son temps à lui dire : « Ferme ta gueule. » J’ai dit à Daphné de ne pas le laisser faire parce qu’il n’avait ni le droit de la faire taire ni le droit de lui parler comme cela. Ce qu’elle a fait. Le plus triste de nous deux, c’est moi, je crois. Daphné est heureuse, elle aime aller à l’école. Elle va spontanément vers les autres enfants. Et, me dit-elle, quand les autres ne jouent pas avec elle, elle joue seule, elle invente des histoires, court, court en inventant des histoires, invente des histoires en courant. Ainsi, en partant pour l’école ce matin, Daphné commence-t-elle une histoire qu’elle n’aura pas encore finie en arrivant, quelque vingt minutes plus tard (nous faisons le chemin à pied). De mon côté, il est assez difficile d’en parler. Les gens (supposément amis) à qui j’ai pu m’en ouvrir n’ont tout simplement pas compris, comme si je m’enorgueillissais d’avoir une enfant comme Daphné alors que nous avons toujours reconnu, Nelly et moi, que nous étions souvent dépassés. Mais, au lieu de te venir en aide quand tu es dépassé, les gens t’accablent et te jugent. La morale, c’est eux. Mieux vaut être seul donc, non ? La phrase que j’ai placée en tête de cette page, je ne sais toujours pas quoi en penser. Je l’ai écrite en revenant de l’école et puis je l’ai recopiée ici, chaque fois me demandant s’il ne vaudrait pas mieux que je l’efface. Je ne sais pas. Quand je ne sais, j’écris d’autres phrases. Comme celle-ci, qui m’est venue quand je me suis arrêté de courir et que j’ai notée, aussi, sur mon téléphone : « Le capitalisme inclusiviste déteste le génie : il n’y a pas de tutos pour devenir un génie, ça ne s’apprend pas dans un atelier d’écriture, on ne peut pas investir dans le génie, il n’y a pas de retour sur investissement, la médiocrité est une valeur bien plus sûre. » Écrivant ces phrases à quelques heures d’intervalle, je n’ai pas vu le rapport entre elles. Maintenant, il m’apparaît plus clairement : la différence, la solitude, etc. « Le génie » n’est qu’un nom un peu trop commode pour parler d’une réalité plus complexe, trop complexe pour nos temps simplistes. Non que je pense que Daphné soit un génie, la phrase sur le génie et le capitalisme inclusiviste, je ne l’ai pas écrite en pensant à elle, mais en pensant à quelqu’un d’autre (pas moi non plus), mais ce n’est pas sans lien. « Quelle est notre place dans ce monde ? » est une question qui peut sembler trop générale, trop vague, trop grandiloquente à qui n’en éprouve pas, à qui n’en a jamais éprouvé la gravité. Nous voudrions être légers, nous voudrions danser, chanter, courir, raconter des histoires, mais toujours le monde social nous dit de nous taire, nous accuse d’être hors-sujet : c’est l’enfant qui te dit de fermer ta gueule, l’enfant qui t’accuse de tricher, l’éditrice qui te tourne le dos, l’ami qui refuse de te comprendre. C’est la vie des autres, pas la nôtre, mon amour.

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