Guillaume Vissac, Accident de personne

Explorateur ironique des souterrains de notre époque, Accident de personne de Guillaume Vissac exhale les parfums étouffants de toutes les fins de tous les mondes : la vie, l’amour, n’importe quoi. Ironique, mais sans la distance, Vissac racontant que ce livre lui est venu in situ au cours de ses trajets entre ville et périphérie dans des trains de voyageurs, Accident de personne est un livre embarqué en un sens pascalien revisité : ce monde-là, où les gens se jettent sous les trains, sur les rails, pour en finir avec une vie qui les oppresse, une vie qui les opprime, ce monde que nous avons appris à tolérer à l’aide d’euphémismes anesthésiant (« accident de personne » ne signifiant rien d’autre que « suicide » ou « tentative de »), ce monde-là est le nôtre ; nous ne pouvons pas l’ignorer, pas regarder ailleurs, nous en faisons partie, il nous constitue. Ce monde atomisé où les corps s’autodétruisent en se jetant des quais, où le corps des humains s’écrase comme celui des moustiques sur le pare-brise d’une automobile, il faut une langue pour le saisir : des fragments sans totalité, des fragments que nulle unité ne précède ni n’a jamais précédée, mais qui semblent obsédés par son souvenir ou sa possibilité lointaine (n’est-ce pas la même chose ?), j’allais dire : son impossible possibilité. Écriture par strate, la littérature litanique d’Accident de personne a une plasticité qui déroute : elle est faite d’embranchements, de bifurcations, de déviations, de fausses pistes, elle est toujours en mouvement dans la composition complexe d’un texte qui se recycle constamment. Au-delà de la forme et du projet (Vissac a constitué un matériau in situ qu’il a ensuite façonné pour le diffuser sous forme de tweets avant d’élaborer à partir de ce second matériau une trame de notes et de renvois qui circuitent, court-circuitent le texte) — la pure forme n’existe pas, ou alors elle donne de mauvais livres, comme sont mauvais les livres prisonniers de leur sujet, journalisme romancé —, ce livre signe l’accord profond entre langue et événements. Sans correspondance ni reflet, la fragmentation de l’écriture, son étalement bifurqué, n’est pas le symptôme qu’on a abdiqué à saisir le monde dans son ensemble ; c’est qu’il n’y a pas d’autres façons de saisir le monde, dans sa diversité, sa complexité, son atrocité, sa banalité. Il y a beaucoup de folie, de noirceur, de lumière aussi, je crois, une lumière paradoxale, dans ce livre parce qu’en écrivant, en inventant, on ne s’en tire pas à bon compte, non, on se donne une chance de n’être pas broyé par la machine. Ces trains qui sillonnent le territoire, ces trains qui écrasent les êtres qui n’en peuvent plus, rien ne les arrêtera. Et certainement pas les livres qui ne pèsent pas lourd face à la machine. Mais les livres nous libèrent de nous-mêmes, de ce que nous échouons à comprendre sans cesse. Les voix des usagers deviennent enfin audibles, toutes les voix, pas seulement celles qui nous font plaisir, la voix de celui qui travaille plus pour gagner plus, la voix de celui qui se branle, la voix de celle ou celui qui théorise, la voix de celle qui interviewe les morts, quand elles sont réduites au silence par le bruit assourdissant qui règne dans les trains, dans les villes, dans les esprits. Ici, tout s’autorise à être différent : les vivants meurent, les morts s’y reprennent à plusieurs fois pour mourir, continuent de parler après la mort. Tout circule sans cesse, dans un sens et puis dans l’autre, il n’y a que des trajets, des déplacements, des passages, comme la voix de celle qui lit à l’envers et dont il ne faudrait pas croire qu’elle a le dernier mot : « 291 Si le Saigneur des crânes parvient à réaliser son rêve d’arracher à ce monde sa surface, le tome 27 ne le dit pas. C’est qu’il y en a plus d’une dizaine d’autres derrière. Affrontements, mystères, transformations en monstres et j’en passe. Près de la fin, les héros se retrouvent enfermés dans des billes de silence : ils ne peuvent plus bouger ni parler, rien. C’est une forme de torpeur mais aussi de grande quiétude à quelques heures à peine d’une éprouvante apocalypse et moi, curieusement, mimant aux autres des scènes futures qu’ils n’iraient jamais lire, j’avais envie de finir là-dessus. Zapper le happy end. En rester sur ces moments si doux, si lents, interminables au cœur de la tourmente. » Cet antikitsch n’est pas la seule des vertus du livre de Vissac, mais il est salvateur. À l’heure où l’on nous nous voyons sommés par toutes les instances du sens de tout juger, de nous évaluer les uns les autres, de nous donner des notes, de nous classer dans une frénésie hiérarchique qui est l’expression de notre immense névrose démocratique (grande comme le monde), je ne dirai pas ce que vaut Guillaume Vissac, à vrai dire, je n’en sais rien, et ne veux pas le savoir, non je me contenterai de dire que, des contemporains, c’est mon écrivain préféré.

Guillaume Vissac, Accident de personne, Paris, Le Nouvel Attila, « Othello », 2018.