31.1.22

Le vent souffle si fort que les ordures se confondent avec les oiseaux dans le ciel. La baie vitrée craque en émettant un couinement plastique. Par moments, le ciel bleu se couvre d’un voile laiteux. L’atmosphère change à mesure. Dans la boulangerie, à l’abri du vent, trois vieux mâles sans masque sont attablés. Ils doivent passer la matinée là. Ce n’est pas la première fois que je les vois. Le vent les aura simplement poussés de la chaussée grisâtre qui sert de terrasse entre la rue et l’entrée de la boulangerie vers l’intérieur. Un bref instant après le moment de mon entrée, l’un d’eux se lève et puis, d’une grosse voix noyée dans son accent populaire, commande café, croissants, pizza, indifférent à son obésité, celle des autres aussi, je n’ai pas à faire de grands efforts pour le supposer, légère, certes, mais manifeste, mortelle. Tous arborent barbichettes vestiges d’un temps où ce que les gens (femmes et hommes indifféremment) tiennent pour de la virilité trouvait encore à s’exprimer autrement que dans cette pilosité d’un goût douteux. Sur le moment, je ne me poserais pas la question, j’essaierais de traiter le monde dans lequel je vis avec une indifférence optimale, mais à présent, oui, je me demande ce que je fais ici, question d’autant plus angoissante que je n’en ai pas la moindre idée. Hier, alors qu’après m’être disputé avec Nelly j’étais sorti me promener, le temps étant si doux, le bleu du ciel si bleu du ciel, je m’étais demandé si c’était vraiment une bonne idée de quitter cet endroit, s’il ne vaudrait pas mieux trouver une petite maison où vivre en paix, et c’est vrai, cette question aussi se pose. Mais contrairement à l’autre, celle-ci trouve une réponse évidente, les jours se suivant et ne se ressemblant se ressemblant. Daphné, en de certains moments, désormais, a des angoisses existentielles où, elle aussi, elle se demande ce qu’elle fait sur terre. Toujours la mort omniprésente dans les compositions de Feldman, comme cette remarque que je découvre ce matin, en faisant des recherches pour ma notule sur The Rothko Chapel : « Then there is a tune in the middle of the piece, a dialogue between a soprano and timpani and viola, which was a little Stravinskyish on purpose: I wrote that tune the day Stravinsky died. » Élégiaque et sublime manière de dater avec précision la composition, de dépasser le temps en s’inscrivant en lui ;  Stravinski est mort le 6 avril 1971.