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1.2.22

La cause que tu attribues à ta colère n’est pas la cause de ta colère. Tu t’en prends à la vieille dame qui t’empêche de passer, mais ce n’est pas elle qui est la cause que tu n’aimes pas ta vie. Peut-être n’arrange-t-elle rien, cette vieille dame, en se trouvant là sur ton chemin, mais elle n’y est pour rien. De fait, elle est étrangère à ta vie, et c’est très bien ainsi. C’est en raison de cette étrangeté que je n’ai rien dit à la jeune femme qui venait de bousculer la vieille dame pour se frayer un passage : nos vies n’ont pas à communiquer entre elles. Si je lui avais dit quelque chose, tout d’abord, elle ne m’aurait pas écouté, et elle aurait eu raison de ne le pas, qui suis-je pour me mêler de ce qui ne me regarde pas ? Et puis, elle n’avait pas vraiment bousculé la vieille dame, elle l’avait simplement poussée avec agacement pour passer alors qu’elle l’en empêchait. La vieille dame était en train de négocier l’achat d’huile d’olive auprès d’un vieux monsieur qui devait en vendre. Mais ce n’était pas cela, le problème, quand elle est passée devant moi, la jeune femme qui venait de bousculer la vieille dame, malgré son masque, j’ai vu dans ses yeux toute la rage étouffée qui cherche à s’exprimer, qui a besoin de s’exprimer parce que, sinon, elle rongera de l’intérieur, mais qui ne trouve pas l’objet auquel elle doit s’exprimer. Il ne sert à rien d’exprimer sa rage à n’importe quel objet : il faut l’exprimer à l’objet de la rage. Or, il est très difficile de le faire. Il faut comprendre, il faut nommer, et nous avons toujours été privés de la compréhension, du don des noms. Nous employons des mots qui nous semblent très lointains, nous parlons une langue qui ne semble pas être la nôtre parce qu’on ne nous apprend pas à la voir comme quelque chose d’intime — quelque chose d’intime et de public. Comme si nous ne voyions jamais que l’un ou l’autre quelque chose : d’intime, et alors je me laisse ensorceler par les charmes puissants du langage privé, de public, et alors je vis la langue comme une violence, je me sens blessé par elle quand elle seule peut me soigner. Personne, même qui prétend nous libérer de la langue en l’assouplissant, personne ne nous veut du bien : il faut apprendre à parler contre qui veut parler à notre place, sans qui veut parler à notre place. Ensuite, en rentrant chez moi, ou était-ce en sens inverse ? peut-être était-ce en sens inverse, en sortant de chez moi, ensuite, je me suis aperçu que, même si je trouve laid l’endroit où je vis, je le prends quand même en photographie, je trouve dans ces images une façon de m’adapter à mon environnement, non de me l’approprier (recouvert d’ordures ou pas, je crois ne rien vouloir avoir en commun avec lui), mais d’en faire quelque chose, de le transformer sans intervention, à distance, en quelque sorte. Comme cette page, aujourd’hui, qui ne vaut peut-être pas grand-chose, mais qui fait quelque chose du monde (la haine de la jeune femme) sans le toucher. Avant d’aller courir, je passe une heure à essayer d’écrire quelque chose : ce que je fais ne vaut rien, je me retrouve les bras croisés à plat sur ma table d’écriture, la tête posée dessus, dans une position où je pourrais pleurer mais où je ne pleure pas. Ensuite, après être allé courir, fouetté par le vent qui tend à m’immobiliser quand je prends le chemin qui longe l’hippodrome vers le David (le parc est fermé à cause du vent violent), avant de bifurquer sur le Prado pour boucler la boucle, en m’habillant, je pense qu’il faut que j’écrive plus dans mon cahier au bison rouge, que j’écrive tout ce qu’il me passe par la tête (je l’écris : « Tout ce qu’il me passe par la tête. ») et puis, je me dis : Mais bien sûr, c’est évident, ce récit, que tu as noté dans le cahier au bison rouge, c’est le rêve que tu cherches pour tes “contes”. C’est évident, il suffisait d’y penser, de faire le lien, ou plutôt : que le lien se fasse.

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