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11.2.22

2650 signes effacés à jamais. 2650 signes pour les remplacer. À peu près, oui. Pourtant, ils étaient bons, ces 2650 signes, dignes d’un authentique moraliste français (je voue un culte aux moralistes français du XVIIe siècle, que j’ai beaucoup lus, maintenant moins, mais ils comptent tant pour loi), et ils disaient vrai, indubitablement vrai, ces 2650 signes, mais avais-je envie d’écrire ça ? Non, je ne le crois pas. Un autre moi, un moi plus ancien que moi l’aurait sans doute fait, avec le même style que celui que j’ai employé dans cette page effacée, on doit même trouver des pages semblables à celle-là dans ce journal, mais le moi d’aujourd’hui, non, il n’en a pas envie. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être parce que mes « semblables » me semblent toujours moins mes semblables. C’est vrai, mais ce n’est pas vrai. En fait, j’ai peur. Peur qu’ils me ressemblent. Peur — c’est la même chose —, peur que je leur ressemble. Je me sens de moins en moins leur semblable, mais cela signifie-t-il que je sois de moins en moins comme eux ? Ce n’est pas sûr. Mais enfin, cette page moraliste présupposait que j’étais comme ces gens dont je parlais, que ces gens dont je parlais étaient comme moi, que nous étions les mêmes, qu’il y avait une forme d’universalité qui nous permettait de nous comprendre. La fin de l’Homme, la fin de l’universalité impliquent la fin du langage : il n’y a plus de langage, que des langues mineures dont on n’est même pas certain qu’in fine elles aient plus de valeur que d’incompréhensibles monologues. Quand j’ai dit que je parle à 250 personnes, l’autre jour, cela signifie simplement que ma langue n’est comprise que par 250 personnes. C’est un dialecte, rien de plus. Vouloir en faire autre chose qu’un patois local, lui donner une dimension eschatologique, est une grave erreur. C’est l’illusion que, peut-être, quiconque se pique d’écrire se fait un jour ou l’autre. Mais il faut s’en défaire. Il faut en prendre congé. Le relativisme est factuel tout comme est factuelle la bêtise de la culture. En majorité, ce sont des ersatz d’œuvres qui sont consommés, les sous-produits industriels recyclés d’une civilisation inexistante. Il ne sert à rien de le nier, mais il ne sert peut-être pas à grand-chose non plus de l’affirmer. Qui peut l’entendre ? Personne. Ou non : 250 personnes. Tout ce que je puis faire, moi, c’est cultiver ma langue, mon idiolecte minoritaire, la rendre aussi parfaite que possible, aussi pure que si personne ne l’avait jamais parlée, que si personne ne la comprenait jamais. Parler tout seul, telle est mon ultime liberté. Et rien ne m’assure que je n’en serai pas bientôt privé.

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