13.2.22

Monologue à deux. — Ne parlant pas, les animaux sont les interlocuteurs rêvés des êtres humains, qui leur permettent de réaliser leur fantasme : parler à quelqu’un qui ne répond jamais. Que l’animal comprenne ou pas, cela importe bien peu à l’être humain, pour qui l’oreille de l’autre est moins une écoute qu’une surface objective sur laquelle projeter ses désirs, ses angoisses, ses joies passées, ses peines perdues. Pour la jeune femme qui ne veut pas enfanter, le chien est le substitut idéal à l’enfant absent : elle détourne sur lui la pression sociale qu’elle s’imagine subir. À la vieille dame qui ne peut plus enfanter, il rappellera le souvenir de l’enfant parti et qui ne donne que trop peu de nouvelles : lui ne partira pas et aura même le tact de la précéder dans la tombe. Le mâle verra dans son agressivité le prolongement de sa puissance sexuelle, capable en outre de conjurer son éventuelle misère : le chien qui aboie sa rage n’est-il pas le négatif impeccable de la femme qui hurle de plaisir ? Quant au chat de la déjà vieille fille, il réalise ses rêveries poétiques : la grande Emily Dickinson n’écrivit-elle pas sur ces animaux indépendants et énigmatiques ? Comment, dès lors, l’idée qu’on puisse manger un compagnon si parfait ne serait-elle pas scandaleuse ? Dans l’animal, se réalise une humanité accomplie dans le silence : toutes ces oreilles sans parole dont le destin est de m’écouter, c’est-à-dire de m’obéir, jusqu’à la fin. Le vent s’est levé et le ciel assombri. Une lente voile blanche parcourt la surface calme de la mer. La joie que semblait procurer le chiot aux deux femmes (une vieille et une jeune, la mère et la fille ?) m’a paru plus grande que celle que leur aurait procuré un être humain. C’était sans doute une erreur de jugement, une idée que je me suis faite, mais c’était si évident. Il y avait quelque chose de rayonnant dans leurs visages, comme si elles avaient trouvé en cette petite bête innocente la source d’un bonheur gratuit, qui attend si peu en retour de tout ce qu’il procure que c’en est parfait. Les soins qu’on prodigue à un chien sont sans commune mesure avec ceux qu’il convient de prodiguer à un être humain. Les enfants les plus intéressants sont souvent d’odieux personnages qui ont le culot de ne pas ressembler à l’idée que leurs parents s’en faisaient. C’est que le langage permet d’inventer des possibles qui n’existent pas. L’être qui en est privé ne dérange aucun ordre, il y trouve une place naturelle (même les bêtises du chien sont dans l’ordre des choses, elles se réparent facilement, et les reproches qu’on adresse à l’animal ont tout de la comédie). Les violences faites aux animaux sont d’ailleurs plus choquantes que celles faites aux humains : on y voit l’image de notre domination insupportable sous toute une nature muette, donc bonne. Ne nous sentons-nous pas coupables de parler ? D’autant plus que nous sommes les seuls à le faire ? Nous voudrions parler à l’autre, à l’autre absolu, mais comment faire s’il ne répond jamais ? Il n’y a de langage que public, partagé. Et nous ne pouvons le partager qu’avec nous-mêmes. En haut de la chaîne conceptuelle, l’être humain se sent terriblement seul. Il contemple l’édifice au sommet duquel il trône et se sent pris d’un vertige d’autant plus douloureux qu’il comprend bien qu’il n’y est pas pour grand-chose. Si ses ancêtres avaient connu les mêmes scrupules, ils se seraient faits dévorer. Et, au fond, n’est-ce pas cela qu’il désire ? N’est-ce pas la mort qu’il désire dans l’aphasie de la bête ? Une conscience primaire sans profondeur ni excroissance, l’immédiateté permanente. La mort, c’est-à-dire : la fin de l’histoire, non son achèvement, mais son terme, son arrêt. Notre conscience profonde et étendue se confond avec l’histoire de notre espèce — complexe, foisonnante, cruelle, terrible, laide et sublime, exubérante —, mais comment la faire taire, comment ne plus l’entendre ? C’est si douloureux de penser quand ma pensée est vieille de plusieurs centaines de milliers d’années.