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15.2.22

De son côté, à l’autre bout de l’appartement, Nelly œuvrait à la gloire d’un auteur qui vit en ermite dans la forêt vierge, belge ou syrienne, je n’ai pas très bien compris, et moi, j’étais là, à la cuisine, en train de préparer une salade d’endives, pomme, noix, vinaigre de vin rouge et huile d’olive, de faire poêler mon Grinioc© au fromage de brebis, tomates séchées et basilic, Nelly prendrait quant à elle sa part de quiche sans la faire réchauffer, j’étais là, modeste écrivain, pas reclus, mais pas terrible, non plus, je venais d’aller courir, de passer l’aspirateur, de faire toutes ces choses que j’ai pris l’habitude de faire, et que je ne rechigne pas à faire, non, qui font partie de ma vie, du soin que l’on prodigue à son intérieur, il vaut mieux le faire soi-même, je crois, même si cela prend du temps, même si cela prend du temps, le faire réduit aussi la distance, toujours trop grande, qu’il y a entre les choses et soi, le monde et soi, j’étais dedans, et dehors le vent soufflait fort, et je me suis dit que ce n’était pas vrai, si on y réfléchit un peu, on s’aperçoit que ce n’est pas vrai, il ne fait pas souvent beau ici, en effet, qu’entend-on par « beau » ? il est un peu flou, ce terme, la lumière aveuglante est-elle synonyme de beau temps ? je ne le crois pas, il ne fait pas souvent beau ici, la veille et l’avant-veille il avait plu à verse, et aujourd’hui le vent s’est levé, qui bouscule les choses, chassent les nuages, certes, mais détruit un certain équilibre, une certaine paix, détruit ? non, elle n’existe pas, elle est impossible, c’est tout le paradoxe : quand le vent ne souffle pas, l’air est irrespirable, quand il souffle, il l’est, respirable, mais on ne peut pas le respirer, j’étais allé courir, cependant, dans le vent, les cheveux fouettés, et après, je me disais, il ne fait pas souvent beau, ici, le temps est agité, est-ce pour cette raison que les gens le sont aussi, ici, agités ? peut-être, c’est une hypothèse qu’on ne peut pas écarter. Il y a un poème de Nietzsche consacré au mistral. Il se trouve dans une lettre adressée à Heinrich Köselitz, alias Peter Gast, datée du 22 novembre 1884, alors que Nietzsche logeait à la Pension des étrangers à Menton. Il décrit à Köselitz-Gast, qui était compositeur et dont il semble vouloir qu’il le mette en musique, son poème comme « une danse pour grand orchestre » (einen Tanz für großes Orchester, c’est Nietzsche qui souligne), qui doit rugir et mugir, précise-t-il. Ce poème, Nietzsche le reprendra pour le placer en appendice à son Aurore dans un ensemble qu’il intitulera Chants du prince Aiglefin et qui sera le dernier. C’est un poème assez long, 66 vers, et assez exalté, qui dit bien à mon sens l’effet que le mistral peut produire sur le promeneur peu averti. En homme du nord, si je puis dire les choses ainsi, il n’est guère étonnant que Nietzsche ait été fasciné par le mistral. Il y a une strophe, que Jean-Marie Valentin rend très belle dans son respect de la rime, un peu avant la fin du poème, une strophe qui fait : « Qui dans les vents ne sait danser, / Qui de bandes doit se panser, / Infirme vieillard et momie, / Qui est un vrai patte-pelu, / Rustre honorable, oie de vertu, / Ouste, hors de notre paradis ! » Quand j’y pense, je me dis que le seul reproche que je puis adresser à Nietzsche, c’est de n’avoir pas écrit en français, et ne sais si c’est un tort qui, d’une façon ou d’une autre, se puisse ou non réparer.

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