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16.2.22

Quand un cinéaste noir américain, né au XXe siècle, place au fondement du capitalisme l’esclavagisme, sa vision est-elle plus ou moins ethnocentriste que celle d’un sociologue blanc allemand, né au XIXe siècle, qui plaçait au fondement du capitalisme le protestantisme ? Nous voudrions découvrir une forme d’universel pour sortir de l’impasse où nous conduit la concurrence des ethnocentrismes, mais il n’y a pas, à vrai dire, de réponse décisive à l’objection selon laquelle l’universalisme n’est jamais qu’un ethnocentrisme généralisé. Tenter de déplacer la question en passant au niveau supérieur ne fait jamais qu’ajouter une illusion de plus à la confusion dans laquelle nous plonge la multiplication des ethnocentrismes et les prétentions à l’universel que chacun porte en soi. Car, si l’équation des origines « capitalisme = esclavagisme » est tout aussi ethnocentriste que l’équation des origines « capitalisme = protestantisme », aucune des deux ne s’affirme comme telle, chacune prétendant, au contraire, qu’elle est l’expression de la pure et simple vérité. Le paradoxe de l’ethnocentrisme, ainsi, c’est qu’il ne se contente jamais de l’être, mais contient toujours une prétention à l’universel, ou à l’hégémonie, bref : à la négation de l’ethnocentrisme. Quelqu’un qui, présentant sa vision des choses, déclarerait que ce n’est qu’une vision ethnocentriste des choses parmi d’autres se disqualifierait lui-même. Pourtant, que sont ces visions sinon des ethnocentrismes qui se prétendent universels ou prétendent démasquer des vérités universellement cachées ? D’un ethnocentrisme à l’autre, rien ne se dégage comme un langage commun car, ce n’est pas en ajoutant les ethnocentrismes les uns aux autres que l’on parviendra à l’universel. Une conception rhapsodique de l’universel satisferait peut-être le besoin de reconnaissance des cultures qu’une conception totalisante de l’universel ne peut pas satisfaire, mais ce ne sera jamais qu’une addition d’ethnocentrismes sans que se découvre la possibilité de traduire une langue dans une autre. D’un côté, l’universel est oppresseur — il nie les particularités de chaque culture spécifique, il ne répond pas à la demande qui émane de chacune d’elle que sa souffrance soit reconnue en tant que telle — mais, de l’autre, l’ethnocentrisme est diviseur — chaque culture raconte son histoire, parle sa langue, tout le monde monologue, et personne ne se comprend, personne n’a envie de se comprendre, tout le monde se contredit. Tant est si bien que nous nous retrouvons insatisfaits avec entre les mains une sorte de dilemme démoralisant : ou bien la négation des particularités ou bien la contradiction universelle. Et nulle part de vérité décisive. C’est qu’il n’y en a pas, mais une infinité de vérités qui ne devraient pas nous enfermer dans notre monologue particulier, mais nous ouvrir à la conversation. Or, qui a envie de parler quand les accusations les plus graves sont portées : tout le monde est le criminel de l’autre, et qui pourrait bien avoir envie d’embrasser son bourreau ? On a plutôt envie de le faire payer, de lui faire rendre gorge. Chacun réclame son dû, qu’il trouve dans les poches de l’autre, bien entendu. Nous découvrons en nous un tortionnaire qui ne demande qu’à passer à l’acte pour se soulager, enfin, de sa douleur, de sa culpabilité, de sa rage, de sa frustration, de sa faute ou de la faute de son père, ou de celle de son père, ou d’un ancêtre lointain dont on ne sait plus rien. Prendre le bâton avec lequel, depuis toujours, on le bat, et frapper, à son tour, frapper de toutes ses forces, quelle jouissance, cette violence, frapper encore jusqu’à ce que la tête de l’autre éclate, jusqu’à la mort, et danser autour de ce cadavre, cette statue renversée, ce totem effondré. N’est-ce donc que cela, l’universel, le commun qui transcende nos petites particularités, — ce qu’il y a de pire en chacun de nous ?

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