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17.2.22

« Derrière. » — Le complotisme n’est qu’une version caricaturale de la forme politique, culturelle, mentale de notre époque : même les anticomplotistes cherchent à savoir ce qu’il y a « derrière » le complotisme. Tout le monde veut connaître les motifs cachés, les raisons secrètes, les vraies causes. Et, s’imaginant être quelqu’un à qui on ne la fait pas, chacun s’enorgueillit d’en savoir plus long sur les apparences que les apparences elles-mêmes. Toute la presse, laquelle est le véritable idéologue de notre temps, flairant l’aubaine phénoménale, s’empresse de nourrir cette passion pour le « derrière. » Ce qui prouve quelque chose, en effet, mais pas forcément ce que l’on s’imagine (que, contrairement à qui est venu avant nous sur cette terre, nous ne sommes pas niais) : la vérité est que nos structures mentales évoluent moins vite que nous le l’imaginons, que nous ne l’espérons. Nous nous dépeignons en êtres modernes, enfin délivrés des illusions de nos pères, libres comme seules des femmes libérées peuvent l’être, mais, au fond, nous pensons comme papa maman et ne sommes jamais que de primitifs dualistes : nous nous imaginons qu’il y a, là-devant, les apparences, lesquelles sont fausses et, derrière elles, la réalité, laquelle est vraie. Ainsi, puis-je n’être pas en phase avec moi-même, être né·e dans le mauvais corps, m’imaginer que qui je suis vraiment, c’est dans mon cerveau que ça se trouve, qu’importe, je ne pense pas différemment de mes ancêtres, qui, pour échapper à la plus terrifiante des peurs — ils allaient périr avec leur corps et il ne resterait rien d’eux que des ossements, fossiles en devenir pour les archéologues du futur —, nos ancêtres qui inventèrent l’idée d’une âme immortelle, survivant éternellement à leur anéantissement charnel. Que cette géométrie élémentaire — devant / derrière — fasse toute notre fierté en dit bien plus long sur nous-mêmes que sur ce qu’il y a « derrière » les choses telles qu’elles apparaissent : l’accélération va au pas lent de nos schèmes conceptuels. Aussi vite que nous ayons l’impression d’aller, aussi loin que nous nous projetions dans l’espace, nous sommes prisonniers des frontières strictes de notre sensibilité. Ce que nous détestons dans les apparences, ce ne sont pas les apparences elles-mêmes, c’est que nous y soyons limités. La science nous décrit des structures fondamentales infiniment petites, infiniment riches, et des terras incognitas infiniment éloignées et infiniment nombreuses et nous, nous n’en expérimentons rien, que les goûts et les couleurs auxquels nous sommes habitués et qui, avec le temps, ont fini par devenir bien fades. Nous voudrions autre chose, mais tout est là et nous avons beau essayer, — nous ne savons toujours pas comment aimer. —— J’aurais pu résumer tout cela d’une formule un peu trop énigmatique — combien nous sommes demeurés pré-nietzschéens —, entendant par là quelque chose comme ce que Nietzsche écrivit dans le Gai savoir (c’est moi qui traduis) : « Mais qu’est-ce pour moi que “l’apparence” ! En vérité, non le contraire d’un objet quelconque, — que puis-je énoncer d’autre au sujet d’un tel être quelconque que justement des prédicats au sujet de son apparence ! En vérité, non un masque mortuaire qu’on pourrait mettre sur un X inconnu et aussi bien lui enlever ! L’apparence est pour moi l’agissant et le vivant même, ce qui, jusque dans son autodérision, me fait sentir qu’il n’y a ici qu’apparence et feu follet et danse des esprits et rien d’autre — que, parmi tous ces rêvants, moi aussi, le “connaissant”, je danse ma danse, que le connaissant est un moyen de prolonger la danse terrestre et ainsi qu’il fait partie des maîtres des cérémonies de la vie, et que la sublime conséquence et le lien de toutes les connaissances peut-être est et doit être le moyen suprême de parvenir à l’universalité de la rêverie et à l’universelle compréhension de tous ces rêvants, en sorte que justement le rêve soit perpétué. » (Nietzsche, le Gai savoir, I, 54. La conscience de l’apparence.)

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