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20.2.22

Nos valeurs morales ne valent pas grand-chose. Du haut de notre piédestal, nous distribuons des éloges et des blâmes à l’ensemble de la planète, y compris nous-mêmes, dans une sorte de haine de soi sans autodérision, mais que valent nos appréciations ? Pas grand-chose. « Personne ne veut mourir pour l’Ukraine. » Après cet aveu, y a-t-il encore quelque chose à ajouter ? Je ne le crois pas. Mais cela ne répond pas à l’ensemble de la question : Qui est prêt à mourir pour quoi ? L’idée de mourir pour qui, dans les conceptions des époques précédentes, était liée à l’héroïsme, au don de soi pour une cause plus grande, est désormais liée au fanatisme, à la radicalisation, pourtant, qui pourrait nier que le terroriste fait le don de soi à une cause plus grande ? Est-ce que ce changement de conception est un progrès ou non ? Je l’ignore. Il faudrait demander aussi à qui pour qui on ne veut plus mourir. Mais cela ne répond pas non plus à la totalité de la question. Nous vivons une période de transition. Oui, je sais, d’un certain point de vue, toutes les époques sont des périodes de transition, mais la nôtre a ceci de particulier que les fondements que l’on croyait stables se sont effondrés et que l’idée même de fondements stables est problématique : existent-ils, en faut-il ? Rien n’est moins sûr. L’autre aspect de la question tient au changement de civilisation. J’y pensais, il y a quelques jours, et me disais : Au fond, pour qui est-elle douloureuse, la mort d’une civilisation ? Qui n’a pas aimé cette civilisation n’en souffrira pas. Je pense depuis plusieurs années que je parle, que j’écris une langue morte. Et, quand je regarde autour de moi, je vois bien que cette mort n’est guère douloureuse que pour moi. La langue morte, ce n’est pas le français (comme on pourrait le croire trop facilement, comme il m’est arrivé de le croire un peu naïvement), c’est plus profond que cela. C’est une certaine façon de se comprendre, soi-même et les autres, de penser et de sentir. C’est une réponse à la question : « Qu’est-ce que mon identité ? » qui ne se contente pas de stéréotypes de genre et d’ethnie faciles, mais inclut les aphorismes de Nietzsche, les remarques de Wittgenstein, le fleuve inachevé de Musil, les solos de Monk, les rugissements de Mingus, les extases de Feldman, les haut-le-cœur de Baudelaire, les dérives mentales de Woolf, etc., je suis une femme, je suis un homme noir, je suis un juif, mon identité ne s’enferme pas dans les limites étroites de ma personne et de ses fantasmes ; — mon identité est une civilisation.

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