5.3.22

Est-ce normal si je trouve tout irrémissiblement con ? Tout, peut-être pas, mais une immense partie du tout. On entend de plus en plus de gens inviter les autres à se calmer ou à se détendre parce que tout va bien se passer (quand c’est un homme qui le dit à une femme, on pense que c’est un violeur, mais quand c’est une femme qui le dit à un homme, on pense quoi ? rien ?), mais pourquoi faudrait-il se calmer ? Et puis, c’est quoi, bien se passer ? que les choses continuent comme elles sont, comme elles vont ? mais ne vont-elles pas mal, très mal, de plus en plus mal ? Non, « normal », ce n’est pas le mot qui convient, non, mais c’est le premier qui m’est venu à l’esprit pour exprimer ce sentiment que quelque chose ne va pas, mais qu’on semble impuissant à le faire entendre. Le monde social, le monde de la communication, le monde dans lequel on débat pour savoir comment appeler une ville qui court le risque imminent d’être rayée de la carte, le monde dans lequel les fantasmes l’emportent sur le réel, bref : le monde dans lequel je vis, le monde nous inflige une telle violence que j’ai parfois l’impression que je ne m’en remettrai pas, que cette fois, c’est la bonne : on aura eu raison de moi. Le fait est que non, mais soyons humiens à défaut d’être humains : le fait que non dans le présent n’implique pas le fait que non dans le futur. Chaque jour, ça recommence et, chaque jour, il faut que je recommence. J’avance une pièce par ici sur l’échiquier et l’invasion est déclenchée sur une autre partie, là-bas, où je dois dès lors déplacer mes forces pour ne pas être submergé. Mais cette pièce de ce côté-ci, que devient-elle ? À intervalles réguliers, Daphné me demande de lui apprendre à jouer aux échecs. La perspective de me replonger dans les méandres de ce jeu auquel je n’ai jamais rien compris ne m’emballe pas particulièrement, mais je suis disposé à le faire pour elle. Je repousse de nouveau l’échéance. Sauf qu’elle a de la suite dans les idées, la résistance ne tiendra pas longtemps. Sur le front, les affirmations péremptoires, définitives, se succèdent les unes aux autres. C’est une activité commerciale des plus lucratives : propagande, culture, politique, guerre, — tout est d’une solidarité infrangible : une civilisation. Hier, ou avant-hier, je ne sais plus, c’était peut-être avant-hier, j’ai noté dans mon cahier au bison rouge cette phrase infinitive : « Sortir de la civilisation de la compétition. » La civilisation de la compétition : l’origine de tous nos maux. Dans l’histoire naturelle de l’humanité, pourtant, c’est la coopération qui a permis à nos lointains ancêtres de devenir homo sapiens. À ces affirmations, je voudrais opposer un non tout aussi définitif, mais il y en a trop. Nous sommes noyés et nous imaginons que nous savons nager. Erreur. D’où cette question : si nous sommes déjà morts, comme nous n’avons plus rien à perdre, qu’attendons-nous pour inventer autre chose ? Faut-il donc que nous rendions notre agonie interminable ? Quelle sorte de jouissance perverse cela nous procure-t-il ?