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17.3.22

Je voudrais tant avoir quelque chose à dire mais je suis trop fatigué pour. Chercher ? Non : trouver. Je fais des phrases et des phrases et puis, m’apercevant que je fais des phrases qui veulent dire quelque chose, je me dis : « Comme c’est navrant de faire de telles phrases », et alors je les efface. Combien de milliers de signes effacées aujourd’hui ? Pas assez, pas assez. Trop de phrases comme tout le monde, des phrases comme les livres en sont remplis. La bienveillance, les bons sentiments de tous ces gens qui passent leur temps à « mettre des mots sur les maux ». Quelle misère. J’ouvre les yeux et la vision du monde est si prosaïque que je ne rêve que d’une chose : les refermer. Je fais rouler de vieilles vérités dans ma tête où une voix me chuchote sans faiblir : le moi est haïssable, Jérôme, le moi est haïssable. Tout autour de moi, les apôtres du bien — chacun le sien — veulent faire entrer le monde dans le siècle. Quelle tristesse. Je continue d’ajouter des inconnus sur facebook. Et puis, comme ils racontent vraiment n’importe quoi (tous ces gens sont affligeants), mais que je veux quand même pouvoir jouir d’un nombre moins humiliant d’amis, je ne les supprime pas, mais me désabonne. Quelle perte de temps. C’est vrai que c’est une perte de temps, mais je suis si fatigué qu’il me semble que je ne puis rien faire d’autre. Une des choses qui m’avaient le plus impressionné lors de ma première lecture de la guerre et la paix, c’était le point de vue : que l’histoire soit écrite, et tout d’abord sentie et vécue, écrite non du point de vue de l’autre, mais de l’autre point de vue. D’où cette sensation d’étrangeté quand, dans les descriptions militaires, Tolstoï dit « nous » : « nous », c’est eux. On serait tenté de répondre : oui, mais eux, c’est nous. Mais oui, mais non, il faut dépasser cette équivalence (cette équivalence est le point de vue de l’autre) pour percevoir le quelque chose de plus, ou le quelque chose d’autre, l’irréductible qui ne se met pas en équation, qui reste, subsiste, demeure toujours, pas le même du point de vue de l’autre : l’autre de l’autre point de vue.

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