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23.3.22

Mentalité clanique — être fier de quelque chose que je dois à mon origine (ethnique, locale, etc.), laquelle je tiens du fait désespérément seul d’être né —, peut-être la plus ancienne des mentalités sociales. Et, pourtant, jusqu’à quel point n’est-elle pas encore notre mentalité ? Et donc, jusqu’à quel point ce qu’il y a de plus avancé de l’histoire (appelons-le : « nous ») n’est-il pas identique à ce qu’il y a de plus reculé, pour ne pas dire : de plus arriéré ? Sur le front de guerre, on voit des populations entières se déchirer parce que ce lopin de terre où le hasard le plus aveugle les a jetées semble, plusieurs étant tombés au même endroit ou à peu près, les frontières ont toujours quelque chose d’un peu trop flou, les autoriser à s’affubler du sobriquet démesuré de peuple. Fantasme du clan qui cherche, par son origine putative, à s’extirper de l’histoire, à se fabriquer un devenir anhistorique, par lequel il parviendrait à échapper à la mort. Au-delà de l’histoire, il n’y a pas de peuples, guère que des animaux perdus à la recherche de quelque chose qu’ils ne sont pas capables de nommer, et qui leur manque, et qui est toute leur vie. Sur le front de mer, un vieux et une vieille s’agitent en mouvements absurdes, conception magique de l’exercice physique. Moi qui cours, fais-je mieux ? À quelques mètres à peine d’eux, un homme dort au soleil, qui semble tourner en même temps que moi. Au retour, je m’arrête pour prendre la photographie de cette scène insensée et de la façon dont elle se perd dans l’immensité du paysage où elle se tient. Que ne lève-t-on les yeux, non pour découvrir quelque chose au ciel, mais pour s’apercevoir qu’il n’y a rien, que nous ne sommes rien, ou presque ? Veux-tu alors t’humilier ? Quelle idée, bien sûr que non : simplement vivre et me sentir léger. Le vent souffle et chacun de mes pas me semble accabler la pesanteur qui est la mienne. Pourtant, un peu plus tard, le message que me communique l’écran à cristaux liquides du pèse-personne électronique (l’œil de Dieu) atteste du contraire et des kilogrammes perdus depuis de le début de la semaine. N’est-il pas profondément imbécile de se réjouir de la perte de quelque chose que l’on avait en trop ? Ou applaudit-on au retour à la normale ? Mais la norme de quoi ? L’étrangeté du monde ne cesse de m’assaillir. Peut-être est-ce la raison pour laquelle, malgré les années, tandis que se rabougrit qui s’affaisse sous le poids de ses erreurs (les croyances finissent toujours pas se révéler fausses), je ne me sens pas vieillir : je ne cesse de m’étonner. Et envisage, du point de vue de l’état civil, de changer de nom.

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