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24.3.22

Hier, j’avais envie de changer de nom. J’ai beau ne pas me sentir responsable des événements, des événements et encore moins des mentalités, le fait qu’un nom me rattache à eux provoque en moi un profond sentiment de dégoût. « Qui sont ces gens-là ? Dans quel monde vivent-ils ? Je ne suis pas comme eux. Je n’ai rien à voir avec eux. » Est-ce pour cette raison que j’ai remis sur le métier ce long poème qui commence par ces phrases : « Pas de nom / pas besoin de nom / ou alors un / inventé de toutes pièces » ? Inconsciemment peut-être, de même que, si ce n’était pas à ce nom-là que je pensais (le mien) écrivant ces phrases (mais à quel nom pensè-je ? aucun en particulier, à tous, au nom en tant que nom), inconsciemment peut-être, c’était aussi à propos de ce nom-là que j’écrivais ces phrases : « se faire un nom » signifiant dès lors moins « devenir célèbre » que « se faire un son », devenir un individu, devenir original, et non la copie, la réplique, le duplicatum de quelqu’un qui a déjà existé et après qui nous venons. Inventer son nom propre, son propre nom. Les peuples ethniques ressemblent à ces familles où l’on vend les femmes contre du pouvoir, de l’argent, des terres, où le fils aîné est destiné à faire le même métier que son père (que ce soit paysan ou comte, c’est la même structure héréditaire qui prévaut), qui lui-même faisait le même métier que son père, et ainsi de suite jusqu’à la nuit des temps (ou pas loin), tandis que les autres doivent se débrouiller, et si papa ne sait pas lire pourquoi diable est-ce que son fils apprendrait (les femmes, n’en parlons pas) ? À quoi ça sert ? (Au passage, les linguistes bienveillants qui veulent cesser d’enseigner la langue française pour ne pas sanctionner les pauvres abandonnent ces mêmes pauvres à l’arbitraire de leur naissance, abandonnent de fait tout le monde à l’arbitraire de la naissance d’où la République s’était donné pour mission de nous tirer.) C’est ça, la force du nom, son héritage fixe, l’immobilisme qu’il trace devant lui pour les siècles et les siècles : l’histoire est finie avant même d’avoir commencé. Qui désire cela, cette immobilité, vit dans un tout autre monde que le mien, et j’ai peine à croire que nous puissions jamais nous comprendre. Comment pourrions-nous dès lors porter un nom apparenté ?

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