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8.4.22

C’est la loi de la jungle dans le milieu. Scuro, l’écrivain clandestin, ne publie que dans les grands groupes éditoriaux. Je ne sais pas si c’est une contradiction volontaire, manière d’afficher sa supériorité morale (« Vous savez, un éditeur, c’est avant tout un ami »), ou s’il est tellement puissant que les petits éditeurs ne sont pas assez solides pour le défendre, mais c’est un problème qui méritait d’être soulevé, je crois : il ne faut pas craindre de mettre les pieds dans la platitude du plat. Ce que j’aime plus encore que Scuro lui-même chez Scuro, c’est la petite cohorte d’admirateurices qui s’empressent de relayer la parole du sage, lequel n’a pas pourtant aucune difficulté à descendre de son Olympe modeste pour répandre à la tribune mondiale toute la bonté de sa parole antimachiste, antisexiste, antiraciste, antifasciste, antitoutiste. Qui n’est pas avec lui est contre lui : l’avant-garde ne transige pas, quand même elle aurait un train de retard. Sur les réseaux sociaux, les extraits se multiplient où le grand écrivain secret, malmenant grammaire et syntaxe dans des gestes d’une provocation convenue, s’empare du grand comme du petit pour transgresser des limites qui ne tiennent plus debout depuis longtemps. Chacun de ses ouvrages est un cours magistral dispensé du haut de la chaire d’analphabétisation du collège de créolisation. Il ne faut pas avoir peur de raconter n’importe quoi ; la gloire est à ce prix-là. Ainsi l’exige l’égalité : à l’image des rois, les bouffons aussi ont leur cour. Je suis allé courir ce matin. Il faisait beau. Il n’y avait pas trop de vent. C’était agréable d’être là dehors. Je souffre d’un sentiment d’enfermement en ce moment. Bizarre, à l’exception de ces derniers jours où, pour des motifs sanitaires discutables, je ne devais pas trop sortir, j’ai l’impression d’être coupé du dehors. Est-ce un effet lointain du confinement ? Possible. J’ai été frappé par cette question, hier au soir, en regardant d’un œil distrait un morceau d’un épisode d’une série à la mode (« En thérapie »), que posait le psy à sa patiente (« Mlle Connasse a un cancer du sein, la pauvre ») : Vous étiez seule pendant le confinement ? (ou quelque chose comme ça) —  comme si c’était devenu l’alpha et l’omega de nos existences, une sorte d’expérience fondatrice, alors que, de fait, il ne s’est passé, rien n’a eu lieu, c’était un moment bizarre, mais qui ne devrait pas faire date, mais fait date quand même parce que rien ne fait date dans notre civilisation fatiguée : l’histoire, c’est ce qui arrive aux autres. Et pour moi aussi, l’histoire, c’est ce qui arrive aux autres. Nous détestons ce que nous appelons « le roman national » parce que nous ne faisons plus l’histoire et n’avons plus avec notre histoire qu’un rapport lointain, distant, faible, désinvesti. Les petites provocations des scribouillards (les stars comme Michel ou les clandestins comme Scuro) font du bruit parce qu’elles résonnent dans le silence abrutissant de l’ennui, elles sont comme des tirs de mortiers d’artifice dans les cités, une farce détournée de sa fonction première pour effrayer la bourgeoisie mollassonne qui berce le pays. La guerre éclate, c’est vrai, mais pas chez nous : à côté. L’histoire, c’est ce qui arrive aux autres, tu sais.

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