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23.4.22

Me voici donc démasqué : je suis un poète sexiste, raciste et homophobe. Pis, je suis un meurtrier. Quatre vers de mirliton auront suffi à me confondre. Je me présentais en petit Queneau du quatrain, on me découvre enfin pour ce que je suis : le médiocre Maurras des internets. Il fait chaud en enfer — et j’irai y griller ainsi que tous mes semblables. Je ne me défendrai pas : me défendre, ce serait confirmer l’accusation par ma dénégation même, et m’enfoncer un peu plus profond dans le cloaque où je fus enfanté. Est-ce seulement possible ? Au lieu de nier, ou de me livrer pour me justifier à je ne sais quelle contorsion verbale qui ne trompera personne : « Mais, vous n’avez pas compris où je voulais en venir, ce que je voulais vraiment dire, vous croyez que c’est de l’art, mais non, mais même pas, non, non, même pas, ce n’est que l’inoffensive pantalonnade d’un vulgaire histrion, ah, le malentendu, le fâcheux malentendu, le regrettable malentendu ! », je devrais battre ma coulpe, je le sais, j’ai fauté en voulant plaisanter, en me moquant du monde, c’est honteux, j’en ai bien conscience : on n’a pas le droit de rire, il faut être sérieux, le destin de l’humanité enfin rédimée, enfin réconciliée, le destin de l’humanité en dépend. Mais ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai, à cela non plus, je ne puis me résoudre. Pourtant, la vérité n’est-elle pas toute simple, n’est-elle pas toute bête ? Je suis de droite, je suis un immonde réactionnaire, que dis-je ? je suis un fasciste dont l’existence même est un répugnant affront à la marche du progrès. En avant toute ! Que faire de moi, oui que faire de moi, sinon m’éliminer ? Si j’avais quelque sens, j’abjurerais, je renoncerais au péché, je ferais mon autocritique, et force austérités publiques, mais non, ce n’est pas vrai, je ne regrette rien, rien de rien. Car, en effet, moi et les gens comme moi, nous en sommes bien incapables, mon engeance et moi, nous sommes des monstres, des brutes épaisses qui jouissons jusqu’à la destruction, les jambes écartées sans la moindre retenue sur les strapontins du métro de l’univers, de nos privilèges d’occidentaux mâles blancs et hétérosexuels et suprémacistes. La cause du mal dans le monde, c’est moi. Le nazi du monde nouveau, c’est moi. À mort ! À mort la bête ! Mais non, toujours pas non, au lieu de disparaître, au lieu de crever comme la pourriture que je suis, sans un bruit, dans l’indifférence et puis l’oubli, je continue, je continue d’écrire et, continuant d’écrire, je continue de m’enfoncer, toujours plus loin dans le mal, toujours plus loin dans la haine d’autrui, toujours plus avant dans l’annihilation du monde ; cette nouvelle page, cette nouvelle insulte, n’en est-elle pas la preuve ? À défaut de pouvoir m’écraser comme le cafard nuisible que je suis, il faudrait au moins me rééduquer. Mais j’ai lu tous les mauvais livres. Et je ne regrette rien, rien de rien. Preuve, comme s’il en fallait une énième, preuve que mon inéducable rage barbare, ma pulsion d’humiliation, ma hargne phallogocentrique ne connaissent point de bornes et n’en connaîtront jamais. À défaut de pouvoir m’annuler, il faudrait au moins m’enlever ma fille, qu’elle n’ait pas à grandir, l’innocente pauvrette, dans les griffes assassines d’un prédateur comme moi, mais non : la loi, l’ignoble loi viriliste protège les anomalies de mon genre. Son prénom même, ne la destine-t-il pas à n’être jamais qu’une victime ? Et le fait que ce soit sa mère qui l’ait choisi, ce prénom, cela ne change rien à l’affaire : elle aussi est victime de mon sexisme, de ma sauvagerie ordinaire, de la mâle banalité de mon mal. Le monde est pourri, et c’est de ma faute. Tout est de ma faute. Le seul, l’unique coupable, c’est moi. À mort la bête ! À mort ! Qu’elle crève !

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