26.4.22

Je n’arrive pas à me déterminer : entre les égalitaristes et les libertariens, les démocrates et les républicains, ce n’est pas que mon cœur balance, non, ni que je m’en foute, même si un peu quand même, mais non plus non, alors quoi ? Je ne sais pas : faut-il vraiment choisir, faut-il vraiment appartenir à un camp, un réseau, une religion, un club, une classe, une caste, un genre ? Ou alors peut-on s’en tirer à bon compte en disant : moi, je suis non-binaire ? De choix, alors, tu en as trois, quoi : A, B (avec B = ¬A), et le tertium quid qui n’est ni A ni B, mais est un autre quoi, C. Comme quoi, c’est clair, les choix possibles ne peuvent pas être multipliés à l’infini, on s’aperçoit très vite qu’on a fait le tour des options disponibles et que tout ça, ça ne va pas très loin. Pourtant, je suis convaincu qu’il y a des choses à faire pour améliorer la vie des gens, la vie de tous les gens, sans distinction de camp, de réseau, de religion, de club, de classe, de caste, de genre, mais pour cela, il faut commencer par sortir de son propre camp retranché. C’est angoissant : la multiplication des catégories et sous-catégories est probablement une réponse à un monde de plus en plus angoissant, d’autant plus angoissant qu’on nous dit qu’il est de plus en plus angoissant, tout le monde est sommé d’avoir une opinion, d’avoir quelque chose à dire, une histoire à raconter, un drame vécu, des souvenirs de vacances, un problème irrésolu mais sur lequel tu travailles avec ton psy, et tout le monde cherche le petit roc solide bien à lui sur lequel il pourra asseoir son petit fondement, c’est angoissant, certes, mais c’est nécessaire. À défaut, eh bien, à défaut, on a le monde dans lequel on vit, lequel monde fait peut-être envie à quelques milliardaires qui fantasment sur les bienfaits que leur gros QI pourrait bien apporter à l’univers, alors que tout le monde sait plus ou moins confusément qu’ils ont beau être riches, ils ne sont pas sérieux, du moins a-t-on tort de les prendre au sérieux, on devrait les envoyer vivre leur vie de milliardaires dans une capsule en orbite autour de la terre, de là, ils pourraient se prendre pour des dieux et nous foutre la paix, lequel monde donc ne fait rêver personne. Tous les rêves, n’as-tu pas remarqué ? tous les rêves sont tournés vers un autre monde, un au-delà, une possibilité si éloignée dans le temps, l’espace, les mentalités qu’elle paraît absurde à qui la considère un peu plus longtemps que la moyenne. Jamais autant d’êtres humains n’ont fantasmé un paradis ultramondain qui n’existe pas. Et plus personne qui n’ose même leur dire qu’ils racontent n’importe quoi. Voltaire, le sale mâle blanc, en procès pour ixophobie universelle. Et toi, toi, tu t’étonnes ensuite que tu n’arrives pas à choisir, à te déterminer, non que tu te sentes paralysé, non, mais hébété par tout cela qui ne veut rien dire, tout ce qui s’agite sans raison apparente autre que le désir d’avoir le dernier mot, tous les pours et tous les contres, toutes ces braves gens qui disent une chose et toutes ces braves gens qui disent le contraire, tout ça pour quoi ? pour que, finalement, plus personne ne sache plus très bien quoi penser sur quoi. L’humanité prenant conscience d’elle-même comme espèce, il devait y avoir une grande aventure collective ; il n’y a plus d’aventure du tout. On s’enferme dans sa communauté fermée (l’univers est une série discontinue de gated communities) d’où l’on juge un monde auquel on ne comprend rien parce qu’on n’y met pas les pieds. On a beau faire le tour du monde, on ne sort jamais de chez soi parce qu’on ne sort jamais de sa tête. Et la tête est toujours pleine des mêmes choses. Et toi, tu t’étonnes, ensuite, tu t’étonnes que tu ne puisses pas choisir. Mais il y a bien longtemps que tu ne devrais plus t’étonner de rien, mon pauvre ami.

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