4.5.22

Que faire de nos beaux yeux fatigués ? Si je tends la main à quiconque la souhaite prendre dans la sienne, dois-je m’étonner de sentir des dents la mordre ? En fait, tout le monde fait la même erreur de présupposer le monde à son image. Erreur, oui, voire faute (morale ou entorse aux règles du jeu). Ce monde social n’est pas un endroit sûr pour qui possède un cerveau (cf. l’anecdote de Beethoven contée par Feldman). Plutôt que de chercher un moyen de bloquer des sites pour devancer mon éventuel désir akratique d’y accéder, je me dis que je devrais reconfigurer ma façon de penser, d’envisager les choses, les gens, les rapports entre nous. Vaincre l’akrasie (toujours la même histoire). Se vaincre soi-même. Est-ce que je suis censé plaire à tout le monde ? Certes, non. Mais que, ne plaisant à personne (je suis un inconnu des lettres, c’est ce que je veux dire), il se trouve tout de même des gens pour me haïr, c’est ce qui me laisse songeur. Peut-être ces gens ont-ils besoin de cette haine pour exister ? Si tu es faible, si tu n’as pas d’énergie vitale ni d’idées qui te soient propres, il te faut bien trouver quelque chose pour exister, un ennemi à abattre, sinon, ta vie, ta médiocre vie, en quoi pourrait-elle avoir un sens ? Je fais le tour de mon esprit et n’y trouve personne à détester. À la haine, je préfère le rire, moqueur, oui, pourquoi pas ? Il commence toujours par moi-même. Mais pourquoi est-ce que je raconte cela ? Je ne sais pas. Parfois, je me dis que je ne comprends pas le monde. Or, ce n’est pas vrai : je ne le comprends que trop bien, il est si facile à comprendre. Qui cherche une idée neuve devra s’enquérir d’ailleurs, mais tout le monde a les yeux rivés sur son nombril, sur le petit périmètre dans lequel la conception étroite qu’il a de l’existence l’enferme. J’aime ma fille autant que j’aime ce qu’elle me fait, comment elle me décentre, me sors de moi-même pour habiter le monde dans une peau qui n’est pas la mienne, transforme mon comportement, et le vieux moi, le moi d’avant elle, fréquemment encore, j’en ai bien conscience, se manifeste, qui vient toujours se fracasser contre cette existence nouvelle qui le réduit à néant. Si je dédie tous mes livres à Nelly et Daphné, c’est bien sûr parce que c’est grâce à elles que je les écris, qui me supportent, me soutiennent, me donnent envie de vivre, mais aussi pour les ouvrir à autrui. La question de savoir si l’on écrit pour soi-même ou pour les autres est absurde parce que le langage est chose publique. Le privatiser, essayer de se l’approprier, parler tout seul, tout ça tout ça, ce sont des réflexes normaux, on panique, on voudrait se rassurer, mais nous ne sommes pas là pour être rassurés, mais pourquoi sommes-nous là ?