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7.5.22

Quelquefois, quand je suis seul à la maison, je me parle. Pour meubler le silence ? C’est possible, je ne sais pas. Peut-être pour faire le point sur quelque chose, me mettre d’accord avec moi-même, affirmer ce que je ne dis à personne parce que je ne peux le dire à personne ou parce que personne n’a envie de l’écouter. Mais certainement pas pour le plaisir de parler, non. Ce matin, en revanche, je ne dis rien. Je garde le silence. Je suis ici. Je sors. Je rentre. Des sons qui viennent du dehors, je ne pense rien, je les laisse passer par la fenêtre entrouverte de la baie vitrée. C’est surtout une voix qui me parle sans bruit que j’écoute. Est-ce la mienne ? Peut-être pas, je n’en sais rien. Mais alors à qui est-elle ? Comment le savoir ? Je résiste à une impulsion et, y résistant, je me dis que j’y résiste. Pour me convaincre que j’ai raison de le faire ? Sans doute pas. Moins, en tout cas, que pour souligner l’acte, la réalité différente de celle qui aurait pu être si je n’avais pas résisté à l’impulsion et que je fais advenir ainsi, résistant. Résistant à moi-même. Résistant à l’autre monde. De fait, il y a tout un monde où je ne suis pas, auquel je suis ou me rends étranger. J’occupe une superficie dérisoire au regard de l’étendue de l’infini. Mais cela a-t-il même encore un sens de parler d’une étendue de l’infini ? Je me tiens en silence dans mon petit périmètre, les quelques mètres cube d’univers dont je dispose pour exister. Je ne peux pas disparaître sans laisser de traces de mon passage. Je ne suis pas comme ces sons qui passent par la fenêtre entrouverte de la baie vitrée. Murmure des moteurs à explosion lointains. Quelques oiseaux qui chantent. Des voix humaines parfois. Je m’apprête à dire quelque chose, commence d’écrire la phrase, mais décide de le retenir, et l’efface. Est-ce que je me censure ? C’est une façon de voir les choses, oui. Mais surtout, ce n’est pas de cela que je veux parler. Le bruit que font mes doigts quand ils frappent les touches du clavier couvrent le bruit qui vient du dehors. Je m’interromps. Écoute. En bas, six étages plus bas, une voiture démarre. Pourrais-je continuer cette description aussi longtemps que je vivrais ? Oui, mais à quoi bon ? Dehors, mais dans un autre dehors que le dehors immédiat, dans ce dehors qui m’apparaît plus abstrait, mais qui ne l’est pas pour ceux qui y vivent et qui, quoiqu’ils le prétendent, c’est même leur argument de vente numéro un, ne pensent pas une seconde à moi, une forme d’existence continue son cours dénué d’intérêt, dénué de vie. Là, le jour semble toujours identique à la veille. Pourtant, tais-toi et écoute, tout est toujours différent, — tout est toujours d’une inouïe beauté.

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