comment 1

13.5.22

J’ai écrit plusieurs versions de cette journée dans ma tête (c’est une façon de parler) avant de m’asseoir à ma table d’écriture pour écrire celle-ci. Les autres versions adoptaient toutes un point de vue différent, différent les unes des autres et différent de celle-ci. Je ne crois pas que je préfère cette version-ci de la journée aux autres versions, je crois que ce n’est pas une question de préférence, mais les autres versions de cette journée avaient quelque chose à dire, quelque chose à dire sur l’état du monde, de la littérature, de la communication, et que sais-je encore, et toutes ces choses que j’y disais, c’étaient des choses que je pensais, et que je pense encore, mais je crois que je n’avais pas envie de les dire, je crois que je n’ai pas envie d’avoir quelque chose à dire. Étrange ? je ne sais pas si c’est étrange, j’aurais tendance à dire : « C’est comme ça », mais cela ne veut pas dire grand-chose. N’est-ce pas ce que je cherche ? Non. Je n’ai pas envie d’avoir quelque chose à dire. Cela signifie-t-il que je désire me tenir sans désir au milieu du monde ? Ce serait paradoxal, mais non, ce n’est pas ce que je veux. Qu’est-ce que je veux ? En écrivant, phénomène captivant, les autres versions, les versions mentales, dirais-je, les versions mentales de cette journée semblent disparaître ; je les oublie. Elles étaient très nettes quand je pensais à elles et, à présent, plus j’écris, et plus elles semblent lointaines, si lointaines que je ne les discerne plus très bien. Je sais qui était ce moi qui pensais ces versions-là de cette journée-ci, il est si récent que je le suis presque encore, mais je m’en écarte. Ma volonté est de m’en écarter. C’est vrai que, parfois, je voudrais être sans désir, et sans doute est-ce la seule façon un peu digne de vivre. Sans désir, c’est-à-dire : pas sans amour, pas sans chair, non, au contraire, mais loin de toutes les affaires, loin de tous les événements qui ne sont pas moi, ne me ressemblent pas. Hier, ne lisant pas un article dans lequel des gens expliquaient qu’ils avaient envie que leur vie ressemble à une série télé où des gens viennent parler à un psy parce qu’ils ont des problèmes parce que le psy de la série télé avait un regard qui correspond à l’idée qu’ils se font d’un regard de psy dans la vraie vie, j’ai été envahi par un profond et non feint sentiment de désespoir, sentiment causé par  cette idée que tout était organisé, que tout était planifié pour faire des gens des imbéciles malheureux, des imbéciles malheureux qui se croient heureux, sinon, ils ne seraient ni imbéciles ni malheureux. Et ce matin, quand j’ai lu un astrophysicien comparer le trou noir dont l’image reconstituée a été publiée un peu partout en même temps dans le monde à un beignet, non pas à un beignet, à un donut, trouvaille dont il semblait très fier parce que, dans sa façon à lui de voir les choses, il mettait ainsi à la portée du grand public ce qui était trop compliqué à comprendre pour ce grand public qu’au fond, feignant d’aimer, en réalité, il méprise, parce qu’au fond il se méprise lui-même, de nouveau, j’ai été envahi par ce même sentiment de désespoir, contre lequel je ne puis rien, qui me rend impuissant, impuissant face au monde, impuissant face à mon sentiment, impuissant face à moi-même. Impuissant mais non pas sans désir. Et voilà que, alors que je ne le voulais pas le moins du monde, j’écris les versions de cette journée que je pensais lointaines, que je pensais avoir abandonnées à leur sort pour qu’elles dérivent dans l’univers, loin, loin, de plus en plus loin de moi. Sur le chemin de l’école, allant chercher Daphné, hier en fin d’après-midi, il faisait chaud, c’était la première fois de l’année qu’il faisait si chaud, pas encore très chaud, non, mais déjà on sentait qu’on entrait dans le moment chaud du printemps, qui précède l’été caniculaire, comment se fait-il que l’expression « été caniculaire » soit devenue un pléonasme » ? — c’est ce que je me demande à présent —, et je me suis dit : « Merci, mon Dieu ». Et, me disant cette phrase, comme il m’arrive de me la dire, elle ou sa variante : « S’il vous plaît, mon Dieu », ou sa variante : « S’il te plaît, mon Dieu », alors que, du point de vue du sens que l’on donne à cette expression dans le monde dans lequel je vis, je ne crois pas en Dieu, bien que je ne me considère pas comme athée, enfin, bref, je me suis dit : « Merci, mon Dieu » et je me suis dit que cette façon de parler était l’expression de ma gratitude envers l’univers, ce qui est étrange parce que l’univers n’est pas une personne, mais remerciant Dieu, ce n’était pas Dieu que je remerciais, parce qu’on ne remercie pas quelqu’un qui n’existe peut-être pas, ou qui, s’il existe, existe en plusieurs versions uniques de lui-même, ce qui est une contradiction dans les termes, disant ce que je disais, je reconnaissais l’existence d’une forme de grâce, laquelle ne devait rien à nul être supérieur, comme je viens de le dire, mais simplement au fait que l’univers est comme il est. Comment, c’est ce que je me demande à présent, comment puis-je concilier le sentiment de désespoir qui m’envahit et cette grâce que l’univers est comme il est ? Je n’en ai pas la moindre idée. Est-ce la raison pour laquelle j’écris ? Ce n’est certainement pas pour raconter ma petite vie, laquelle n’a aucun intérêt — pas de grandes aventures, pas de grands combats, pas de grands voyages, pas de nobles luttes, pas de noms célèbres et impressionnants, rien que des choses ordinaires, très ordinaires —, ce n’est pas pour raconter ma petite vie que j’écris, mais pour résoudre ces contradictions, ou du moins tâcher d’y voir plus clair, de mettre de l’ordre dans toutes ces versions du monde, lesquelles ne s’opposent peut-être pas les unes aux autres, mais se complètent pour former une fresque immense, aussi grande que la vie, une fresque de l’univers.

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