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23.5.22

Hypercommunication, — difficile de savoir ce qui est le plus assommant : ce à quoi elle nous expose ou quand elle se rompt. J’avais déjà commencé à former des réflexions en vue de les consigner dans mon penseur du jour, des considérations relatives à la démocratie, la communication, la parole, le droit, toutes ces choses barbantes, comme dirait Daphné, quand je m’aperçus que la connexion internet était coupée. Panique. Mais pas longtemps. En bon inductiviste, me souvenant de la dernière fois qu’un phénomène semblable s’était produit, je décidai instinctivement d’aller acheter un nouveau câble pour la fibre optique. Cette fois-ci, on ne me la ferait pas. Traversant un peu plus tard Marseille en voiture pour me rendre au Darty le plus proche afin de faire l’acquisition dudit câble, même si je n’en serais plus tout à fait sûr, je prendrais mon mal en patience, je ne m’énerverais pas, je laisserais mes contemporains commettre toutes les infractions au code de la route possibles et imaginables sans broncher, sans même effleurer l’avertisseur sonore qui n’attendrait pourtant que mes coups de poing exaspérés et rageurs pour se mettre à hurler. Non, je demeurerais d’un calme olympien. Dans la boutique aussi, je le garderais, et sur le chemin du retour encore et jusqu’au moment de découvrir que mes efforts auraient été en vain : le problème ne viendrait pas du câble, mais du réseau. Mais là non plus, je ne perdrais pas mon câble, au contraire, je prendrais même les choses avec légèreté, me frayant un chemin souple et alerte parmi les embûches de l’existence. Si cet événement banal et indigne de figurer dans le livre d’un écrivain digne, lui, de ce nom n’avait pas eu lieu, Dieu sait ce que j’aurais dit, Dieu sait le mal que j’aurais dit de qui. C’est vrai que mes contemporains sont des bêtes étranges, mais le sont-ils vraiment, mes contemporains ? J’entends bien, au sens strict qui signifie « vivant à la même époque que », j’entends bien que mes contemporains sont mes contemporains, mais au sens plus profond, au sens de gens qui partagent une sensibilité commune, le sont-ils encore mes contemporains mes contemporains ? Je n’avais pas envie d’en parler, mais je m’apprêtais quand même à le faire parce qu’elle m’avait fait rire, et qu’elle m’avait accablé un peu, aussi, il faut bien le dire, cette saynète qui déchaînait les passions démocratiques de mes réputés semblables et lors de laquelle Daniel Cohn-Bendit, l’homme qui cria un certain jour de mai 68 dans les rues de Paris : « La grève générale, la grève générale, la grève générale ! » et la déclencha effectivement, s’écriait : « Même si je dis des conneries, j’ai le droit de parler ! », ce qui est absolument vrai, un droit inaliénable que chaque citoyenne et chaque citoyen membre d’un état démocratique comme la France a le droit d’exercer, et absolument désespérant. On se représente la société démocratique comme un immense service public dont les individus seraient les usagers, ce qui, dans leur esprit, signifie qu’ils ont le droit de s’en servir comme ils l’entendent, que personne ne peut les en empêcher. Cette idée, renforcée par la naturalisation des « droits de l’homme », lesquels ne s’appellent même plus « droits des humains », mais « droits humains », adieu au génitif et à l’intelligence dont il est porteur, cette idée occulte la vraie question, laquelle n’est pas d’avoir le droit de parler pour dire quelque chose, dire des conneries ou ne rien dire du tout, mais du sens de la parole. Quiconque prend la parole devrait être obsédé et terrifié par ce qui en est l’alpha et l’oméga : le sens. L’occultation de cet abîme qu’est le sens au profit du droit est symptomatique de notre époque car, le droit, en réalité, ne contient pas en lui-même son usage, le droit n’implique pas l’usage, l’usage est quelque chose de plus que le droit, le droit autorise, mais il ne permet pas, ce n’est pas au nom du droit que nous parlons, c’est au nom de l’usage, du sens, si dans la société démocratique où nous vivons, nous nous autorisons à parler, cela ne signifie en aucun cas que nous devions absolument parler. En une sentence tranchante, le pouvoir n’implique pas le devoir. La démocratie, en réalité, ce n’est pas le droit, c’est l’usage : dans une démocratie parfaite, accomplie, nous pourrions nous passer du droit, mais pas de l’usage, nous pourrions nous dispenser de textes de loi et de l’État qui les fonde (c’est d’ailleurs ce vers quoi tend, selon moi, la démocratie), mais pas de la parole et de son horizon qu’est le sens. La démocratie, c’est la conversation. Hors du sens, la conversation n’est plus, qui devient bavardage et la démocratie, tyrannie.

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