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8.6.22

Quand les événements les plus improbables se produisent, si infimes puissent-ils être, il faut les accueillir, non comme des signes de quelque chose d’autre qu’eux-mêmes, mais pour ce qu’ils sont en eux-mêmes. Ou est-ce que non ? Je me pose la question et trouve cette réponse : « Dans l’histoire, tout finira par se produire », et alors, probables ou improbables, on voit bien que les événements ne sont pas, ils ont lieu, c’est tout, quelque chose passe, quelque chose se passe, ce peut n’être presque rien ou bien au contraire donner matière à quelque conte fantastique. Comme hier au soir où, me retrouvant nez à nez avec Jérôme Orsini, je fus envahi par un sentiment de honte mêlée de haine. À sa vue, je restai muet quelques instants. Tant de souvenirs qui me revenaient soudain, sans ordre, comme des données brutes épaisses brutes éparses. Je tâchais d’y mettre de l’ordre, mais n’y parvenant pas, je laissais les images, les odeurs, les sons m’envahir quelques instants encore, et puis, me lassant de son silence autant que du mien (trop de sensations, trop de sentiments pour parler), je finis quand même par lui dire : Tiens, ça faisait longtemps qu’on ne t’avait pas vu traîner dans le coin, qu’est-ce que tu deviens ? Oh, tu sais, me répondit-il, c’est toujours un peu pareil : on croit qu’on touche au but, mais plus on approche, et plus il s’éloigne. Mais de quoi tu me parles ? répliquai-je, tu ne peux pas être plus clair, je ne suis pas dans ta tête, moi. Un peu pourtant, fit-il, un peu. Alors ça, mon vieux, ça m’étonnerait, je n’ai rien à faire là-dedans, les cloaques, non merci ! Ne t’énerve pas comme ça. Je m’énerve si je veux, d’abord ! Non, mais tu sais, je voulais simplement dire que les choses sont ce qu’elles sont sans l’être pourtant. Tu me fatigues, ta manie débile de faire des phrases qui ne veulent rien dire, ça me fatigue, c’est insupportable, tu es insupportable, non pire : tu me dégoûtes, tu m’as toujours dégoûté, et tout ça, toutes ces années merdiques par ta faute, tout ça à cause quoi ? Une lettre de différence, et voilà, quoi, nous voilà liés pour la vie, non, mais non, j’en ai marre, je n’en peux plus. Ça faisait quoi ? quatre, cinq ans que je ne t’avais plus vu, et toi tu débarques comme ça, à l’improviste, et il faudrait que je supporte tes sentences dégénérées, en plus, il faudrait que je sois à ta disposition, non mais, tu te prends pour qui ? Ne t’énerve pas comme ça, Jérôme. Putain, je m’énerve si je veux, entendu ? Non mais tu te prends pour qui ? Toi. Je restai là, coi, quelques instants, sans même avoir l’esprit de demander quoi ? assommé on dirait par sa réponse. Dans le regard de Jérôme Orsini, il n’y avait pas d’ironie, non, qu’y avait-il alors ? rien, je crois, je veux dire : pas l’ombre d’un mensonge, simplement l’attitude calme et naturelle de quelqu’un qui vient de dire la vérité, qui sait que c’est la vérité, qui sait que personne ne peut en douter, que quiconque la recevant la devra admettre et tenir pour indubitablement vraie, la vérité vraie. Est-ce que c’est vrai ? Je ne sais pas. Je ne comprends pas. Pourquoi moi ? Hein, pourquoi moi ? Pourquoi pas Jacques Derridé ? Ou, je ne sais pas, Roberto Bolino ? Ou Hervé ? Pourquoi moi ? Pourquoi Jérôme Orsini ? Quel nom hideux ! Il y a une telle laideur, une telle absurdité, quand on y pense, une telle imbécilité dans la chose, qu’elle en paraîtrait presque impossible. Et pourtant, je me souviens, la première fois que je l’ai rencontré, je me souviens, c’était atroce, je venais de publier des Monstres littéraires et dans le journal, l’autre con-là, je ne sais plus comment il s’appelle, l’autre con disait du mal de mon livre, mais surtout parlait de Jérôme Orsini. Non seulement, il balançait ses saloperies sur mon livre, des saloperies ineptes, qui prouvaient qu’il n’avait rien compris, non seulement il faisait le malin, alors qu’il ne l’était pas, mais en plus, c’était lui, c’était Jérôme Orsini qui était responsable de la confusion, c’était lui qui se faisait passer pour moi, tout ça pour, pour me ridiculiser, tout ça pour, pour m’humilier, oui, tout ça pour me gâcher la vie, tout ça pour faire de ma vie un enfer. Il était là, et moi, je ne pouvais rien contre lui. Je ne pouvais pas l’atteindre. J’étais allé jusque chez Tschann, je m’en souviens comme si c’était hier, sur le trottoir, il y avait des présentoirs où étaient disposés les revues et les magazines, j’avais tourné les pages fébrilement pour trouver l’article sur mon livre qui s’y devait trouver et j’étais tombé là-dessus. Quelle humiliation ! J’étais seul, j’ai reposé le magazine sans me faire remarquer, personne ne me connaissait, personne n’aurait pu me reconnaître, mais je ne voulais pas prendre le risque, je m’attendais à être si fier, je m’attendais à la gloire, et à la place de la gloire, j’avais Jérôme Orsini. J’étais seul, mais je suis senti profondément humilié, comme jamais peut-être je ne me suis senti humilié, et tu sais quoi, tout ça, c’est de ta faute, espèce de bâtard ! Tu sais ce que tu mérites, tu mérites de crever ! Je ne pouvais pas t’atteindre, mais aujourd’hui. Alors, sans plus prononcer le moindre le mot, sans faire le moindre bruit, commando de un, je me suis jeté sur Jérôme Orsini, j’ai saisi son coup à deux mains et, avec froideur, fermeté et froideur, avec une détermination égale seulement à ma première et éternelle humiliation d’écrivain, que j’ai subie à cause de lui, j’ai serré de toutes mes forces autour de son cou, j’ai serré et serré encore plus fort, et je sentais les petits os de son cou craquer sous mes doigts, et de mes pouces je pressais sa pomme d’Adam avec la méthode rageuse de qui a décidé d’en finir une bonne fois pour toutes, et je sentais sa carotide dans les paumes de mes mains faiblir, moins de sang moins de souffle moins de vie plus de mort, crève bâtard ! crève ! et mes doigts qui s’enfonçaient toujours plus profond dans sa nuque. Tout à coup, il a cessé de résister. J’ai compris tout de suite, mais je n’ai pas lâché ma proie pour autant, non, j’ai continué de serrer avec la même force, avec la même haine, avec la même honte et puis, d’un coup, je l’ai lâché, et il est tombé comme un sac par terre, comme un tas inutile et négligeable. Je n’ai pas regardé autour de moi. Je n’avais pas peur que l’on nous ait vus. Je me suis contenté d’enjamber son cadavre, adieu Jérôme Orsini, jamais plus tu ne viendras me gâcher la vie, et je suis parti.

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