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20.6.22

Au dîner, Daphné nous confie que, parfois, dans la cour de récréation, il y a un bruit tel qu’elle ne parvient plus à penser ses pensées. Est-il jamais trop tôt pour faire l’expérience de la difficile grégarité de la condition humaine ? Je ne sais pas ; — est-ce une vraie question ? Elle n’a pas encore sept ans, tu sais. Et alors, est-ce parti pour changer ? Non. Donc, autant s’y faire le plus tôt possible, tu ne crois pas ? Possible. De fait, plus les facultés cognitives de l’individu sont développées et plus le caractère naturellement politique de l’espèce humaine devient difficile à supporter. D’où, me dis-je en remontant le chemin en direction de la maison après être allé courir, sans doute, ces trois figures fantasmatiques qui obsèdent l’être humain comme autant de tentatives pour parvenir à échapper à la grégarité de sa condition : le chef, l’ermite, le visionnaire. Le chef entend échapper à cette condition en prenant la tête de la masse, s’en coupant ainsi par l’empire qu’il a sur elle ; l’ermite s’en sépare, dans le retrait, la retraite, la réclusion pour ne plus sentir physiquement l’empire que l’humanité a sur lui ; le visionnaire, enfin, à mi-chemin entre le chef et l’ermite, entend guider la masse non par le pouvoir mais par la pensée, se tenant à distance d’elle, il l’éclaire par sa parole. Fantasmes que tout ceci parce que, si insupportable soit-elle, on n’échappe pas à sa condition. Et c’est bien là que se situe le problème : tu ne peux pas être autre que tu es et cette conscience, si elle est libératrice, si elle émancipe, est aussi malheureuse. Il y aura toujours une masse pour t’empêcher de penser tes pensées. Involontairement ou volontairement : je ne crois pas que les petits camarades de Daphné l’empêchent volontairement d’avoir accès à ses pensées, mais la grosse machine politique, la machine à instaurer des rapports de force, à dégager des majorités, à imposer des choix, etc., la machine politique, elle, empêche volontairement l’individu d’avoir accès à ses pensées. Il ne faut pas que la personne pense par elle-même, il faut qu’elle se détermine en fonction d’alternatives qui lui sont imposées par la force (que cette force soit symbolique, rhétorique ou physique ou tout à la fois). Que mes préoccupations soient incommensurables avec les motifs de crispation, de colère, d’angoisse qui agitent la société, cela, la machine politique n’en a cure : les enjeux politiques sont massifs, les soucis de l’individu sont fins. On s’adresse à la masse par voie de simplification, de réduction, à grands traits, grossièrement, quand l’individu qui pense par lui-même, va dans le détail, explore, s’égare, découvre ce qu’il n’imaginait pas, imagine ce qu’il pourrait découvrir, cultive le raffinement. Que la cour de récréation soit le lieu où l’individu découvre son aliénation, cela n’a rien d’étonnant : c’est une société miniature où il fait l’expérience que, tandis que ses facultés cognitives sont illimitées, leur usage est restreint et contrôlé par la masse, dont le bruit est l’expression manifeste de l’interdit tacite.

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