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23.6.22

Comment ne pas reconnaître que l’état de décrépitude morale et intellectuelle de la gauche et l’état de décrépitude de la société, voire du monde, sont intimement liés ? En renonçant à la volonté d’émanciper les individus grâce à un récit au terme duquel ils prennent conscience qu’ils ne sont pas limités au milieu où ils sont nés, qu’ils ne sont pas bornés à la classe sociale de leurs parents, qu’ils ne sont pas enfermés dans leur identité ethnique, religieuse, sexuelle, que cette identité héritée n’a pas à être la leur, qu’elle n’a aucune nécessité, qu’elle n’est qu’une contingence parmi d’autres, la gauche a renoncé à sa mission historique. Or, comment peut-on envisager de changer le monde si l’individu est impuissant à se changer lui-même, si son legs est son unique nature ? Privés de tout horizon transformateur, abandonnés à leur naissance, les individus peuvent être réduits à des consommateurs absolus dont les besoins peuvent être d’autant plus nombreux qu’ils sont facilement satisfaits. Sans histoire, l’individu se retrouve pris dans une sorte de répétition hypercivilisée de l’état de nature : ses désirs ne le projettent guère plus loin que la journée qui vient, les plus aisés parviennent à anticiper les vacances, peut-être, mais celles-ci se consument elles-mêmes, n’ouvrent pas de brèche dans l’avenir, et disparaissent une fois terminées ; c’est la rentrée qui scande le cycle de la vie sociale. Quand la gauche bienveillante accueille Édouard Louis parmi elle comme « un transfuge de classe », parce que, issu d’un milieu défavorisé, il est parvenu à devenir un intellectuel de premier plan (quelle que soit sa valeur réelle, ce n’est pas la question ici), elle confesse dans une sorte de lapsus révélateur l’abandon de sa mission : ce qui devrait être sa norme est devenue anomalie et, devenue plus réactionnaire que les conservateurs, elle la conçoit comme telle. Aussi, à quelqu’un qui, réagissant à une polémique sur un texte littéraire qui a servi de support à une épreuve du baccalauréat, défend les pauvres élèves, qui ont certes tort de se plaindre, mais sont tout de même victimes des méchants adultes qui ne font rien pour eux, dit-il, je réponds ceci : « Je trouve cette façon d’opposer les gentils jeunes aux salauds de vieux dont ils sont victimes parce qu’ils ne font rien pour eux particulièrement simpliste. J’ai été élevé par deux horribles “boomers” à qui je dois à peu près tout ce que je sais. Et pourtant, ils n’étaient pas issus des milieux les plus favorisés et n’étaient pas nés dans les contextes historiques les plus favorables, loin s’en faut. Mais la culture était une valeur fondamentale. L’ascenseur social fonctionnait encore. Il faut dire que la gauche était dans un autre état que celui dans lequel elle se trouve aujourd’hui. On aimait Merce Cunningham et Aragon, Sviatoslav Richter et Rossellini. Je m’efforce de transmettre ce goût à mon enfant, quitte à passer pour un horrible snobinard (« de merde », a-t-on eu le tact de me préciser un jour). La France actuelle est obsédée par le pouvoir d’achat. Difficile dans ces conditions de faire croire à quiconque que la littérature possède une quelconque valeur. Il y aurait beaucoup à dire sur l’état du champ littéraire, comme on dit, dont la structure renforce cette situation, mais ce serait hors-sujet ici. L’erreur est de croire que c’est la faute de quelqu’un, ces cons d’élèves ou ces feignasses de profs. Comment peut-on imaginer que l’école soit une sorte d’empire dans un empire ? Elle est à l’image de notre société : peu sûre d’elle-même et de ses valeurs, obsédée par la consommation (des biens, des services, des personnes) ; elle ne se cherche pas, non, elle se désintègre. Les prémices de la guerre de chacun contre chacun auxquelles on assiste chaque jour avec un peu plus de violence en sont la preuve indiscutable. » Mais qui est-ce que je crois convaincre avec ce genre de bavardage ? À vrai dire, personne. En fait, ce n’est pas vraiment pour convaincre qui que ce soit que j’ai écrit ce que j’ai écrit : ce fragment que l’on vient de lire, lequel n’a guère de sens détaché de tout le reste, est une version particulière du récit émancipateur dont je parlais tout à l’heure. Sans un tel récit, tous se retrouvent livrés à eux-mêmes dans cette guerre de chacun contre chacun qui, pour ne pas effrayer le petit peuple, ne dit pas son nom, mais épuisera pourtant bientôt toute la réalité. Ce qui m’intéresse dans ce récit, c’est le fragment d’autobiographie qu’il raconte, auquel je peux me raccrocher, sans aucune nostalgie, ce n’est pas dans mon caractère, mais comme à une sorte de preuve expérimentale que quelque chose peut avoir lieu qui suscite l’espoir que cela se produise de nouveau, à neuf. Ou bien est-ce que c’est fini ?

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