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4.7.22

Je ne sais pas pourquoi je le fais mais quand je fais une recherche à mon sujet sur internet, c’est toujours en navigation privée. Ridicule, non ? Et pourtant : ⌘+Maj+N. Et puis : « “Jérôme Orsoni” ». D’autant plus ridicule que mon navigateur reconnaît cette recherche (j’au dû la faire une ou deux fois sans ouvrir de fenêtre privée), ce qui signifie donc qu’elle n’a absolument rien de privé, et en plus, privé pour qui ? c’est mon ordinateur personnel, personne ne s’en sert vraiment à part moi, à qui est-ce que je veux cacher cette recherche honteuse ? À moi-même ? Possible. Irrationnel, mais possible. Je viens de faire cette recherche et un “Jérôme Orsoni” que je n’ai pas reconnu tout de suite est apparu à l’écran. D’abord, je me suis dit : Tiens, elle est bizarre cette photo, et puis, en m’approchant (c’était une petite vignette sur la droite de l’écran), je me suis aperçu qu’il était normal que je ne me reconnaisse pas puisque ce n’était pas moi, mais un homonyme. J’ai regardé cette petite vignette quelques instants, j’ai cliqué sur le lien « Plus d’images », et puis j’ai cliqué sur la petite vignette sur la page qui s’est ouverte et, une chose en entraînant une autre, je me suis retrouvé sur la page linkedin de l’autre Jérôme Orsoni. Là, j’ai découvert qu’il travaillait à la Caisse d’Épargne depuis 16 ans et 7 mois, Caisse d’Épargne où il occupe le poste de Directeur d’Agence. J’ai été pris d’une sorte de léger vertige parce qu’il m’a semblé que lui, ce pourrait être moi, moi, j’aurais pu être lui. J’ai réfléchi et je me suis dit que si moi, j’aurais pu être lui — si, par exemple, pour gâcher la vie de tout le monde, j’avais continué les études de commerce auxquelles mes parents me destinaient, et que je m’étais attaché avec scrupule à échouer lamentablement, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde, non, mais de la mienne, oui —, je crois que lui, il n’aurait pas pu être moi. En fait, ce n’est pas vrai, je n’ai pas été pris d’une sorte de léger vertige, je me suis senti mal à l’aise : j’ai trouvé désagréable de partager quelque chose de si intime avec quelqu’un que je ne connais pas parce que, oui, mon nom me semble intime et le fait qu’il ne soit pas mon nom rien qu’à moi lui donne quelque chose d’impropre qui me fait me sentir sale. Pourtant, ce n’est qu’un nom, Jérôme. Ah, ne m’appelle pas comme ça ! Qui sait qui c’est, Jérôme Orsoni ? Personne ! N’exagérons rien. J’ai trouvé désagréable de voir que n’importe qui pouvait s’appeler Jérôme Orsoni alors que, non, malgré tous les reproches que je suis enclin à me faire, je ne suis tout de même pas n’importe qui. Et pourtant, n’est-ce pas un fait que s’appeler « Jérôme Orsoni » est à la portée de tout le monde si même un vulgaire directeur d’agence à la Caisse d’Épargne peut s’appeler « Jérôme Orsoni » ? Ne sois pas méprisant, me suis-je dit. Si ça se trouve, peut-être que lui aussi est très mal à l’aise à l’idée d’avoir un homonyme écrivain, peut-être que, dans son milieu, ce n’est pas bien vu du tout d’être un écrivain, les directeurs d’agence de Caisse d’Épargne sont des gens sérieux, pas des bobos bons à rien qui publient des bouquins que personne ne lit. Peut-être qu’il a été très mal à l’aise, le jour où un de ses collègues, à l’occasion d’un séminaire d’entreprise, lui a dit tout en lui tapant sur l’épaule, dans un rire pas très fin et suffisamment fort pour que tout le monde dans le hall d’accueil de l’escape game Bordeaux – Le Passage l’entende : « Alors, Jéjé, tu mènes en parallèle une carrière d’écrivain et t’avertis pas les copains ? » Moi, j’ai horreur qu’on me donne des surnoms, des diminutifs, je ne sais quoi, j’ai horreur de ça, mais je l’imagine devoir s’expliquer, un peu honteux, rougissant sous sa barbe de deux jours (c’est casual un séminaire d’entreprise, non ?) : « Ah ah ! mais non, tu vas rire Jean-Louis, c’est un homonyme… » « Ah bah ça, on s’en doutait un peu, mon petit Jéjé, con comme t’es, tu risques pas de nous pondre un pavé ! » Il est comme ça, Jean-Louis, il a l’humour un peu lourd, mais il a un bon fond, bien enfoui. Enfin, je ne sais pas, j’imagine. Moi, si j’étais directeur d’agence de Caisse d’Épargne, est-ce que j’aimerais avoir un homonyme qui écrit des livres ? Je ne sais pas, je ne pourrais pas être directeur d’agence de Caisse d’Épargne. Non que j’aie quoi que ce soit contre les directeurs d’agence de Caisse d’Épargne, mais ça me rappelle de mauvais souvenirs. Quand j’étais au lycée, j’étais follement amoureux d’une fille dont ma mère m’avait dit que c’était « une emmerdeuse », c’était peut-être pour ça que je l’aimais tant, Emmeline, dont le père était directeur d’agence d’une Caisse d’Épargne, parce que ma mère trouvait que c’était « une emmerdeuse », mais non, ce n’était pas une Caisse d’Épargne, c’était une Société Générale, et est-ce qu’il était vraiment directeur d’agence ? peut-être pas, mais en tout cas, il travaillait dans une banque et, un été, Emmeline, en rentrant de vacances, alors que j’étais allé gentiment arroser le jardin de la maison de ses parents pendant qu’ils étaient absents, Emmeline, en rentrant de vacances, m’avait dit qu’elle ne m’aimait plus et qu’elle avait rencontré quelqu’un d’autre. J’avais très mal pris la chose, d’autant que, un peu plus tard, alors qu’elle avait décidé de fêter son anniversaire au Macdo de la Canebière — non mais qui fête son anniversaire au Macdo de la Canebière ? ma mère n’avait quand même pas tout à fait tort de trouver que c’était « une emmerdeuse », Emmeline —, et que je m’étais rendu à cet anniversaire dans l’espoir de la reconquérir, en lui offrant, je crois m’en souvenir, un bijou, le genre de truc kitsch que les amoureux débiles offrent à leurs amoureuses ingrates, j’avais vu l’autre et je l’avais trouvé franchement laid. Comment avait-elle pu me préférer ce type au profil adipeux et aux cheveux plats ? Mal dégrossi, dépourvu de tout charisme, un mec moche, sans doute pas très intelligent, non mais comment ? Aujourd’hui encore, je l’ignore : c’est un des grands mystères de mon existence, mais qui explique toutefois mon aversion pour la profession de banquier. Il y a eu d’autres rebondissements dans mon histoire avec Emmeline (il y a toujours eu des rebondissements dans mes histoires avec les filles, j’y pensais l’autre jour, en m’imaginant en train de dire quelque chose à Daphné à propos de l’amour, avec Nelly aussi, d’ailleurs), mais justement, c’est une autre histoire qui ne trouvera pas sa place ici. Tout ce que je peux faire ici, c’est me demander : Est-ce que l’autre Jérôme Orsoni est sorti avec une Emmeline qui l’a quitté pour un type extrêmement laid au lycée ? Qui sait ? Tout est possible. Et l’univers est une spirale infinie.

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