18.7.22

Dernier jour ici. Demain je pars. Mais je ne dis pas que je ne reviendrai pas. Je ne veux pas faire la même erreur que la fois précédente. Je voudrais essayer de ne pas faire d’erreurs du tout. Évidemment, ce serait parfait de ne pas faire la moindre erreur, jamais. Le serait-ce vraiment ? Peut-être pas, non. Ce qui m’a le plus intrigué dans cette histoire de fantôme d’Henry James, « Sir Edmund Orme », ce ne sont pas les allusions érotiques (le « I don’t want you » de Miss Marden ou le râle final de Mrs. Marden, etc.), amusantes certes, mais la présence finalement insignifiante du fantôme pour le narrateur. Tandis que Mrs. Marden ne parvient pas à supporter cette « présence parfaite », le narrateur semble tout à fait disposé à s’en accommoder et, toutes les apparences tendent à le confirmer, s’en accommode facilement. Jamais il ne prend peur, jamais il ne semble repoussé par lui. Au contraire, s’il lui semble un peu étrange — comment un fantôme ne serait pas un peu étrange ? —, un peu pâle — même remarque que précédente —, d’après lui, il a tout l’air d’un gentleman. Comme si, en réalité, le fantôme n’existait pas. Ou plutôt, comme s’il faisait semblant de croire à l’existence du fantôme, feignait de le voir, pour parvenir à ses fins. Les apparences, en effet, ne sont probablement pas si trompeuses qu’on le dit généralement. En revanche, on peut tromper les apparences, simuler les apparitions, feindre. C’est tout le problème (et la solution) : les fantômes n’existent que pour qui y croit. Pour qui n’y croit pas, les fantômes sont des hallucinations, des troubles mentaux. Seul donc qui croit aux fantômes peut voir des fantômes. En revanche, qui n’y croit pas peut tout à fait simuler la vision du fantôme et faire accroire à qui y croit qu’y croyant, il le voit. Pour un esprit rationnel, Sir Edmund Orme est l’expression de la culpabilité de Mrs. Marden. Pour un intrigant sournois et peu scrupuleux, Sir Edmund Orme est une occasion rêvée. Je ne sais pas pourquoi j’ai tendance à interpréter les histoires de James comme je le fais. Il me semble qu’il part du principe que tout est faux. Ce n’est pas que le narrateur ne soit pas fiable. En l’occurrence, ce serait plutôt le personnage de Mrs. Marden qui ne serait pas fiable. En revanche, le narrateur exploite le caractère non-fiable de Mrs. Marden pour parvenir à ses fins (épouser Miss Marden) : Mrs. Marden croit que seul qui aime sincèrement sa fille peut voir comme elle Sir Edumund Orme. Il suffit donc au narrateur, pour convaincre de la réalité de son amour la mère qui a un ascendant certain sur la fille qui ne veut pas de lui, de faire semblant de voir le fantôme. La scène au cours de laquelle, à Tranton, le narrateur espionne Miss Marden qui se trouve en compagnie d’autres hommes en affectant de chercher du regard Sir Edmund Orme dans la pièce où Mrs Marden lui dit qu’il se trouve n’est-elle pas une sorte éclatante de preuve ? La belle Charlotte ne s’y trompe pas, d’ailleurs, qui surprend le regard du narrateur et le lui fait détourner pour ne pas qu’elle croie qu’il l’espionne, dit-il, et l’agacer. Quand, parlant du mutisme du fantôme, le narrateur dit : « No silence had ever seemed to me so soundless », ne dit-il pas en réalité qu’il n’y entend rien ? Pour lui, en fait de « présence parfaite », il n’y a rien, qu’une absence insondable. Et n’est-ce pas impressionnant tout ce qu’un esprit doué d’imagination peut faire avec rien ? À part ces remarques qui ne valent probablement pas grand-chose, j’ai simplement envie que cette période de ma vie s’achève et qu’en commence une autre, qui ne sera peut-être pas meilleure, je n’en sais rien — comment savoir ? —, mais différente. Et je crois que c’est tout ce que je désire : autre chose. Combien j’ai pu m’ennuyer ici, comme ces années passées ont pu être vides ; — c’est effroyable. Sur un feuille blanche, avant de le recouvrir en partie de gribouillages, Daphné a écrit ce mot : « AUREVOIRE », comme pour ne pas dire adieu.