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28.7.22

Rassurant ou effrayant, je ne sais pas. Étrange, en revanche, cela ne fait aucun doute. Pour le reste, j’ai hésité et j’hésite encore. D’un côté, je trouve que c’est rassurant de voir qu’il n’y a pas que moi qui, toutes choses étant égales par ailleurs, ait si peu de succès que moi. De l’autre, c’est effrayant, assurément : si tout passe si vite que même l’actualité n’intéresse plus personne au bout de quelques mois à peine, comment moi, qui ne suis pas en prise avec l’actualité, c’est le moins qu’on puisse dire puisqu’il m’arrive même de mettre un point d’honneur à ne l’être pas, voire à m’en ficher éperdument, comment puis-je bien espérer intéresser le grand public ou le moyen public ou même le petit public, n’importe quel public pourvu que je vende enfin un peu des livres ? Aucun espoir, c’est sûr. Donc, c’est effrayant ? Pas si sûr. Ou, du moins, ce qui l’était, effrayant, ce n’est pas peut-être pas ce que je viens de raconter, mais ce qu’il s’est passé. À peine une moitié de boulevard Saint-Michel bloquée, et seulement au départ de la place de la Sorbonne, en remontant vers le jardin, soit presque rien, quelques dizaines de personnes (approximativement, je dirais cinquante, mais pas plus, non pas plus, il ne faut pas exagérer) qui scandaient sans relâche, mais avec un ennui manifeste (s’ils ne s’ennuyaient pas, c’est-à-dire, leur voix le disait pour eux) : « Russie État terroriste solidarité avec l’Ukraine. » Ad lib. De l’autre côté de la rue, dans le jardin du Luxembourg, en revanche, il y avait beaucoup, mais beaucoup plus de monde, des gens qui ne faisaient rien, c’est vrai, sinon être là, être des touristes, mais être un touriste, on s’en rend compte quand on observe les différences de comportement entre des gens qui sont pourtant semblables, être touriste, ce n’est rien du tout, en fait, ça n’existe pas, ce n’est pas une propriété qui se partage, ce n’est pas quelque chose de commun, le fait que plusieurs personnes (des centaines de millions de personnes) la partagent cette propriété touristique ne signifie paradoxalement pas qu’ils l’ont en partage. D’un côté de la rue, donc, il y avait des gens qui partageaient quelque chose, mais ils étaient si peu nombreux qu’il fallait vraiment passer par là à ce moment-là pour se rendre compte de leur existence et, de l’autre côté de la rue, des gens qui ne partageaient rien et qui, pourtant, occupaient un espace considérablement plus important que ceux qui partageaient quelque chose, et ne risquent pas de passer inaperçus, eux, lâchés comme ils le sont en hordes barbares dans les rues de Paris. Drôle de planète, aurait pu conclure un observateur venu d’ailleurs, mais pas moi, non, moi qui suis habitué à ce genre de phénomènes plus étranges les uns que les autres. Et encore, j’ai encore conscience de leur étrangeté, ce qui n’est presque plus le cas de personne. Moi, je ne conclus rien parce que, pour dire toute la vérité, si peu charitable et si désagréable soit-elle, je n’ai pas réussi à déterminer avec certitude de quel côté de la rue le phénomène le plus étrange avait lieu. D’un côté de la rue, toujours le même, on aurait pu croire à un happening d’une sorte de secte de malades mentaux, il suffisait, par exemple, de ne pas comprendre tout à fait bien ce qu’ils scandaient, ce qui fut mon cas au début, et ce qui était certainement le cas de l’immense majorité des touristes égarés de l’autre côté de la rue, qui avaient l’air particulièrement étrange eux aussi, notamment quand ils se tiennent à la queue leu leu devant les toilettes publiques, celles côté boulevard, toujours, tandis que celles côté rue semblent toujours désertes, étrange, en effet, étrange. Mais que faire de cette étrangeté ? La consigner par écrit dans son journal en attendant l’illumination, certes, mais après, que faire après ? Je ne sais pas. Et comme je ne savais pas, je suis allé chez le coiffeur cet après-midi, me faire couper les cheveux et tondre la barbe, j’ai l’air pas mal comme ça, même si j’aurais dû raser la barbe et non la tondre, trop de poils blancs, ensuite, je suis allé admirer des souliers dans la boutique à côté, en me disant : Tiens, je pourrais m’en faire offrir une paire pour mon anniversaire. Je reviendrai essayer, ai-je dit à la personne qui tenait la boutique, quand j’aurai une tenue plus appropriée, en short, non, on ne peut pas. Oh là là, qu’est-ce que je suis vaniteux.

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