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29.7.22

On ne peut pas être un génie à temps complet. Ou le peut-on ? Pas dans tous les domaines alors. En tout cas, moi, à la perspective de prendre la route des vacances demain alors que la journée s’annonce noire, je me dis que non, je ne le suis manifestement pas. Mais comment faire quand tout précisément se fait au dernier moment, sans trop réfléchir, comme s’il fallait en outre, j’entends : en plus de coexister avec, s’inquiéter des mœurs de nos contemporains. Il faut croire qu’il le faut parfois, mais c’est trop tard. Était-il écrit à la page 2022 du Livre de mon destin et des aléas de mon existence que tout, rigoureusement tout, cette année se ferait au dernier moment ? Que ce le soit ou non, les choses peuvent-elles se produire autrement ? Quand on y pense (pour ma part, j’y ai pensé il y a quelques semaines, ou quelques jours, je ne sais plus, il n’y a pas longtemps, ça, c’est sûr), entre le moment où j’ai eu la révélation qu’il fallait que nous retournions vivre à Paris et le moment où nous y avons effectivement posé nos valises (c’est une métaphore pas trop inappropriée), il s’est écoulé moins d’un an. J’avais déjà eu l’intuition que notre avenir s’écrirait ici (et là, je file une autre métaphore), c’est vrai, mais je n’avais pas pris la décision. Je m’en souviens, je portais un costume mal taillé ce jour-là — il faisait illusion mais pas pour moi —, et je me suis senti si bien tout à coup, comme par surprise, je me suis senti si littéralement à ma place que mon avenir s’est imposé à moi. Maladroite façon de dire les choses, non ? Je ne dirais pas ça, non, ce n’est peut-être pas la formulation ultime, c’est clair, mais on comprend ce que tu veux dire, enfin, je crois. Et ce matin, après avoir couru dans le jardin et fais dix minutes de gainage les coudes plantés dans la pelouse autorisée (dix fois trente secondes avec trente secondes de pause entre chaque période de gainage proprement dit, je m’étonne que personne ne soit venu me jeter des cailloux et me montrer du doigt tout en ricanant, mais non, les enfants qui se trouvaient non loin de là ne se sont pas moqués de moi, il faut dire que, dans leurs gilets jaunes, logo de la Mairie de Paris floqué dans le dos, ils n’avaient pas de quoi se la raconter), je me suis dit qu’ici, c’était chez nous : c’est ici que nous nous sommes mariés, que notre enfant est née, si ce n’est pas ici chez nous, où est-ce ? Nulle part. Ergo, c’est ici. Me connaissant, j’ai eu peur les derniers jours avant le jour du départ, peur que, une fois ici, je commence à me plaindre, peur que je sois envahi par ce sentiment de détestation que je connais trop bien, un désir de perfection qui s’exprime comme il ne le devrait pas, dans la détestation de tout ce qui ne l’est pas, perfection, donc dans une détestation de tout, de la totalité ainsi que de chacune des parties si infimes soient-elles qui composent la totalité. J’ai eu peur, c’est vrai, mais non, ce que je redoutais ne s’est pas produit. Est-ce que j’ai appris à me connaître ? Peut-être. Est-ce que j’ai changé ? Sans doute. C’est suave de se sentir là où l’on doit être, suave et inédit, d’autant plus suave qu’inédit. Ainsi, quand j’ai dit : « Bon, c’est bruyant », simplement parce que, bon, c’est vrai que c’est bruyant, nous habitons sur un boulevard, mais sans aucun jugement de valeur, un pur et simple énoncé factuel, le plus descriptif possible, sans superlatif aucun, ce n’est pas insupportable, mais c’est vrai qu’il y a du bruit, plus de bruit que là où nous avons vécu ces quatre dernières années, où le silence de l’ennui régnait en maître tyrannique que ne contestaient que d’imbéciles éclats de voix et autres abjectes explosions de moteur. Mais ce n’est pas sur une notation de ce genre que je veux achever ma page d’écriture du jour (je devrais écrire quelque chose de plus que ce journal, j’ai des idées, mais je n’y parviens pas), plutôt sur un sentiment de joie à se découvrir autre, sentiment dont, soit dit en passant, j’aurais tout loisir de faire l’expérience, demain, dans les interminables embouteillages quand se chasseront et se croiseront juillettistes et aoûtiens. Ah, que ce monde est beau.

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