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13.8.22

Pas vraiment envie d’écrire. Quand tu crois avoir survécu à une vague, c’est une autre qui te submerge et rien — pas même ton masque, tes palmes, et ton tuba —, rien ne te permet de surnager. Tu me diras, c’est le principe des vagues : il y en a toujours une qui déferle, certaines sont plus grosses que d’autres, certaines sont des tsunamis, mais de là à avoir le sentiment de vivre exactement la même chose cinq ans plus tard, la même chose que cinq ans plus tôt, mais à l’envers, c’est peut-être un peu exagéré, non ? Quand on oublie que les vagues affluent et refluent,  probablement, oui, quand on oublie que la marée monte et que la marée descend, quand on oublie que les gens ne changent pas, qu’ils sont toujours les mêmes, exactement les mêmes, confis dans leur avarice, étouffés par leur haine, oui. Et moi non plus, à cause d’eux, je ne change pas. Je crie, mais je n’ai pas envie de crier. C’est une sorte de mécanisme d’autodéfense. Je préférerais chuchoter. Non, pas chuchoter — je préférerais chanter. Après que j’ai crié, Nelly me parle de cette question qu’on lui a posée à mon sujet (pourquoi n’est-ce pas à moi qu’on l’a posée ? le mystère reste entier), je cite : « Quand est-ce qu’il va se décider à trouver un travail, Jérôme ? » Et quand je lui demande ce qu’elle a répondu, elle me le dit, que mon travail ne se résumait pas au nombre d’euros, qu’il avait une autre forme de valeur, peut-être même supérieure, les conneries gauchistes basiques, quoi, et puis, elle ajoute : « Je me demande pourquoi je n’ai pas répondu n’importe quoi. Pourquoi est-ce que je ne lui ai pas dit que je ne voulais surtout pas que tu trouves “un vrai travail” ? Pourquoi est-ce que je ne lui ai pas dit que j’étais très contente comme ça, de pouvoir disposer, jouir et disposer, d’un homme au foyer ? » Avant, les femmes au foyer faisaient du tricot, maintenant, les hommes au foyer font de l’écriture. Ça se vaut, non ? Et puis, un homme au foyer, c’est moins cher qu’une bonne, plus une femme de ménage, plus un nounou, plus une cuisinière. Donc, si je ne gagne rien, je rapporte, d’une certaine façon. On est con de rire, on devrait se morfondre — éternellement. C’est ce que la société (la tribu) attend de nous : que nous battions notre couple. Je n’aime pas crier, je préfère rire, me moquer du monde, du monde et de moi-même. Qu’est-ce qu’il y a d’autre à faire ? Accumuler des richesses avec quoi ne rien faire ? Je préférerais penser à quelque chose d’intéressant, m’extérioriser, m’externaliser, je ne sais pas comment on dit, me décentrer, quoi, sortir de moi, mais les gens, te ramenant à eux, à leurs angoisses, leurs obsessions, leurs fantasmes, leurs perversions, paradoxalement, je crois, ne t’enferment pas en eux, mais t’enferment en toi. Crier, c’est ne rien extérioriser. Au contraire, c’est tout garder en dedans de soi, l’enfouir profondément afin de le mettre à l’abri, de le protéger, de le rendre intouchable. C’est peut-être de là que vient ce caractère sacré de l’écriture dont je parlais hier : les premiers écrivains devaient croire que les signes qu’ils traçaient avaient une dimension mystique (des mains dans une caverne), qu’ils représentaient, non : qu’ils incarnaient un dépassement de l’existence, le signe dans la caverne excédant les limites de la caverne où je me trouve réduit — la représentation n’est pas une représentation, le signe n’est pas un signe, mais l’être en chair et en os, c’est cela, le mystique. Aujourd’hui, aux milliers de pages patiemment élaborées, on t’oppose le vrai métier, celui qui rapporte, celui qui compte, qui se compte. Et l’écrivain de s’enfermer un peu plus au-dedans de lui, non par amour de soi, non au nom de sa croyance au for intérieur (l’écrivain sait très bien que l’intériorité n’existe pas, qu’elle n’est pas une chose, qu’elle n’est pas un espace), mais pour que son trésor sans valeur, personne ne puisse mettre la main dessus. « Pourquoi est-ce que tu ne me parles pas ? », demandera ainsi le parent à l’enfant. Ce à quoi l’enfant, continuant de se taire, ne répondra pas : « Parce que je veux me cacher de toi, je veux pas que tu ne puisses pas me toucher, m’atteindre, je veux me tenir au plus loin de toi ; — ton incompréhension est mon salut. » Et l’enfant de se faire toujours plus obscur aux yeux du parent, c’est sa prière : Je t’en supplie, ne me comprends pas. J’ai pris la fuite, tu vois. Et le fait que la tribu se soit lancée à ma poursuite, cela ne devrait pas m’étonner. Bien au contraire, c’est dans la nature même des choses. Je ne devrais pas penser à cela, je voudrais ne pas penser à cela, mais rien qu’à fuir, rien qu’à échapper à la tribu. La tribu veut ma mort. Fous le camp !

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