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12.8.22

Au moment où on vient d’essayer d’assassiner un écrivain, écrire a un goût quelque peu dégueulasse. On peut toujours se dire qu’il faut écrire malgré tout, mais est-ce si vrai ? Je ne crois pas. Vivre devrait toujours poser problème, moins pour en finir avec la vie que pour apprendre à l’aimer enfin, si possible. Mais non, ce n’est pas « possible », c’est nécessaire. Dans le journal, juxtaposé à l’annonce de la tentative de meurtre dont a été victime Salman Rushdie, un article consacré au prochain livre de Virginie Despentes, roman sur les microscopiques déboires d’une certaine France, me donne un haut-le-cœur ; ce « cher connard » sonne comme un écho du grognement fasciste au nom de quoi toutes les exactions deviennent permises, s’autorisent comme autant de réponses à autant d’offenses subies (réelles ou fantasmées, pour la ou le fasciste, cela ne fait pas la moindre différence) : qui n’a pas un tort à réparer, qui n’a jamais été victime de rien, qui n’a pas quelque chose à faire payer à quelqu’un, qui n’a pas une haine trop longtemps rentrée qui ne demande qu’à sortir enfin, qui n’a pas envie de se déchainer ? Le culte du rock chez les générations bedonnantes de la fin du baby-boom est une version de cette réaction (l’écho du grognement fasciste qui enfle), elle qui s’exprime de façon d’autant plus détendue qu’elle parle à l’abri de la bonne conscience de qui est passé du bon côté de l’existence. Remarque, d’ailleurs, comme les écrivains adoptent de plus en plus un look de rocker, — à 30 ans ils ressemblent à Keith Richards à 80. Mais casser une guitare est un acte dont la rébellion s’avère inversement proportionnelle au nombre d’instruments que l’on peut se payer. Tout est consommé. Pourtant, tout n’a pas été dit. J’entends avec une certaine dose d’intelligence, sans provocation simpliste, sans fanfaronnade, mais dans l’esprit d’une grande humilité, d’une grande humanité (quand même il serait de bon ton, dans les milieux dont je parlais à l’instant, de haïr l’humanité). « Qui assassine qui ? », voilà une question que l’Occident devrait se poser, pourtant. Mais l’Occident est comme moi. L’Occident est gras et paresseux, il abandonne peu à peu tout ce en quoi il a cru, non pour croire en autre chose, non même pour ne plus croire en rien qu’aux valeurs nouvelles qu’il inventerait, mais pour s’avachir, s’apitoyer sur le sort de, le sort de qui ? le sort en général. L’Occident est comme moi : au fond, il aime bien Virginie Despentes. Et le fait que moi, à titre personnel, je ne m’intéresse pas à ce qu’elle écrit, ce fait est indifférent. L’Occident me traverse, j’ai beau tenter de me défendre contre son agression, je n’y peux rien, — qu’est-ce que je pèse face à la civilisation, face à la culture de mon temps ? Je me console, pense à cette incise d’Adorno dans Minima Moralia : « die Menschen sind immer noch besser als ihre Kultur », mais est-ce bien vrai ? N’est-ce pas encore infiniment trop optimiste pour les temps que nous vivons ? Vers la fin de l’après-midi, je me suis rendu dans un supermarché de la culture où j’ai acheté un paquet de trois cahiers noirs format A5 et des stylos pas chers, quatre Bic©, noirs eux aussi, avec l’intention (qu’on imagine sans peine) de désacraliser l’écriture pour débloquer quelque chose, des processus qui restent bloqués, me semble-t-il, du moins est-ce ainsi que j’en ai parlé hier, et c’est une bonne idée, en tout cas, au moment où j’ai choisi cet attirail, c’est ce que je me suis dit pour m’encourager à la dépense inutile, il m’a semblé que c’était une bonne idée, mais ensuite, j’ai appris qu’on avait tenté d’assassiner Salman Rushdie et, tout de suite après, mais vraiment, tout de suite après, j’ai survolé cet article suffisant (c’est-à-dire : de qui et sur qui se sait du bon côté de la morale et de l’histoire) sur le prochain roman de Virginie Despentes, et à présent je me demande : Faut-il désacraliser l’écriture ? Et parce que je suis le pur produit de mon époque, de ma civilisation (Kultur), je ne sais pas quoi répondre à cette question. Je suis paralysé. Je ne sais pas quoi répondre à cette question parce que je suis broyé par la peur : — la peur de parler, comme Samuel Paty, comme Salman Rushdie, comme n’importe qui, la peur de mourir, donc, — et la peur de parler, d’être considéré comme un raciste d’extrême-droite, comme n’importe qui donc, flétrissure infamante dont personne ne se remet jamais (cette menace de mise à l’index, j’en ai déjà fait l’objet). Ce double-grind, voilà l’expérience de mon temps : une peur totale, physique, morale, d’exister, de parler, de respirer, de penser. Qui assassine qui ?

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