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15.8.22

Allé me promener au cimetière. Moment de paix près du cénotaphe de Baudelaire où je commence un nouveau carnet. Plus tard, quittant le banc où je m’étais installé, je me dirai que je suis de nouveau en mesure d’écrire. Quelque chose dans l’atmosphère, malgré toute la dureté, toute la laideur que le capitalisme fait tomber comme une lourde étoffe qui étouffe la ville. Tout-à-l’heure, deux jeunes hommes se sont battus sur le trottoir. Des livreurs, qui s’insultaient dans une langue qui n’était pas le français (turc ?). Il y en avait deux autres avec eux, mais qui ne sont pas parvenus à les séparer. Ce sont les occupants du trottoir d’en face qui ont traversé le boulevard pour mettre fin à la bagarre, mais pas aux insultes. Contrairement à ce que l’on veut nous faire accroire, ces sous-emplois détruisent toute structure sociale, on vit dans la rue, attendant la corvée, regroupé en ethnies, exclusivement entre hommes. Les occupants du banc sur le trottoir d’en face, se touchent beaucoup les uns les autres. Est-ce dû à l’absence des femmes ? Où sont-elles ? Sont-elles enfermées ? Sont-elles restées au pays ? Attendent-elles de venir ? Attendent-elles que les hommes reviennent ? Se sont-elles débarrassées des hommes ? Ont-elles disparu de ce nouveau monde ? Quand j’étais assis sur mon banc, dans le cimetière, des touristes italiens sont venus s’installer sur le banc en face du mien. C’était très désagréable. J’avais envie qu’ils s’en aillent. Je crois que je me le suis dit à moi-même, à voix pas trop haute, mais avec une certaine agressivité. Je n’avais pas envie qu’ils partent parce qu’ils étaient laids, ils n’étaient pas très beaux, c’est vrai, mais parce qu’ils m’empêchaient de penser mes pensées. J’essayais de trouver la suite du paragraphe que j’étais en train d’écrire, mais le son de leurs voix (notamment de la fille, qui lisait en prenant un mauvais accent français le nom des célébrités enterrées ici : Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Belmondo — peut-être que les touristes croient que tous les Parisiens s’appellent Jean-Paul ?), le son de leurs voix m’en empêchait qui orientait ma pensée dans une direction où je ne voulais pas qu’elle aille. Je voulais que mon écriture soit douce, pas paisible, douce, douce et impersonnelle, mais les entendre parler la rendait dure et personnelle. Parasitée, elle essayait de parler des parasites, ce que moi, je ne voulais pas. Finalement, ils sont partis, et j’ai pu terminer mon paragraphe, lui permettre d’aller dans la direction où il voulait aller — lui, pas eux, pas moi. C’est après l’avoir terminé (quelques lignes, tout au plus, un début) que je me suis dit que je pouvais de nouveau écrire : je sentais que c’était redevenu possible, que l’écriture était là, disponible pour moi, dans l’air tout autour de moi. Auparavant, je m’étais fait la réflexion que voici : c’est autrui qui me révèle que le monde existe, sans lui, je puis croire que le monde n’existe pas, qu’il n’y a que moi, ce moi dont le corps s’étend aussi loin que mes perceptions, aussi loin que mes pensées. Autrui rend le monde réel ; c’est un mal nécessaire.

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