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16.8.22

Je me suis assis sur ce petit banc pas comme les autres à côté de la tombe de Jacques Demy et Agnès Varda, j’ai écrit dans mon carnet et puis, j’ai lu les aventures de Butch Cassidy et la Wild Bunch dans le livre de Chatwin sur la Patagonie. Le ciel s’est assombri alors j’ai enlevé mes lunettes de vue et de soleil et j’ai mis mes lunettes de vue et de vue pour lire. Était-ce avant ou après que la touriste asiatique ne passe un certain temps à prendre des photographies sous tous les angles possibles ou presque de la tombe de Jacques Demy et Agnès Varda ? C’était après. (Note qu’il y a toujours « un avant et un après ».) Peut-être aurait-elle voulu mon banc, mais je n’étais pas disposé à le céder à qui que ce soit. À part aux fantômes, bien sûr, mais les fantômes n’occupent pas d’espace. Alors je ne les dérange pas. Je suis certain d’avoir déjà décrit ce petit banc pas comme les autres quelque part, dans ce journal ou ailleurs, mais je ne parviens à retrouver où. « Décrit », ce n’est peut-être pas le mot exact, mais dit que je m’y trouvais. Il n’est pas comme les autres, pas très confortable, enfin, pas pour moi, pas pour écrire, avec ses planches un peu vieillies et son armature de fer ornementale (c’est le mot qui me vient à l’esprit, « ornemental », pour décrire les sortes de volutes, les arrondis des accoudoirs), mais il est beau, et l’odeur de pin qu’on y respire est envoûtante, peut-être pas envoûtante, non, apaisante ? peut-être apaisante, oui. Quand j’ai quitté ce petit banc pas comme les autres pour aller monter le lit de ma grande fille, sept années, à un mois près, après avoir monté le lit de ma petite fille qui allait naître, je me suis senti bien, je me suis dit qu’ici se trouvait ma future maison, comme ici (et par ce deuxième ici, je n’entendais plus le cimetière où j’ai découvert étonné la tombe de Jacques Chirac, mais c’est vrai que nous nous sommes absentés plusieurs années, plusieurs malheureuses années, par ce deuxième ici, je n’entendais plus le cimetière, mais la ville, le quartier où je réside), comme ici, je me sens chez moi. Il y a longtemps que je n’avais pas eu ce sentiment. Pourtant, j’avais voulu partir pour rentrer chez moi, mais ce chez moi où je voulais rentrer ne l’était plus, ne l’était pas, ne l’avait peut-être jamais été. Après tout, je n’avais jamais choisi d’y vivre, on avait choisi à ma place. Mais cela n’a pas d’importance. En tout cas, ce n’est pas de cela que je veux parler, mais du bien-être que j’ai ressenti, d’une sorte de plénitude. D’une sorte d’équilibre entre, entre quoi ? entre tout. Hier déjà, quand après avoir couru et fait mes exercices de gainage sur la pelouse autorisée du jardin du Luxembourg, je me suis assis en tailleur (ne va pas croire qu’il s’agit là d’une position spéciale, je me suis assis comme ça parce que c’était comme ça que c’était confortable), et je me suis coulé pendant quelques instants dans le monde, j’ai tout laissé passer, tout laissé être, et je me suis senti parfaitement bien. Il y avait toujours autant de mal partout dans le monde, mais moi, j’étais bien, j’épousais la perfection du monde que je contribuais à faire advenir. Le monde et moi, nous étions parfaits, non en vertu d’une activité ou d’un événement ou d’une propriété extraordinaire que j’aurais découverte ou qui m’aurait été révélée, mais parce que tout était là, simplement. Je suis resté moins longtemps sur la pelouse autorisée qu’assis sur les bancs dans le cimetière (celui d’hier, près du cénotaphe de Baudelaire, celui d’aujourd’hui, près de la tombe d’Agnès Varda et Jacques Demy), sans doute parce que je n’avais pas de livre à lire, de carnet dans lequel écrire, mais ici ou là il y avait la même intensité, la même nécessité. 

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