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17.8.22

Esthète du ralentissement, Walter Zamboni doit probablement son dernier échec à l’influence néfaste de ses années d’analyse avec Jacques Lacan. Ce dernier, on le sait, conduisait très vite, très mal et très vite. Comment ne pas voir dès lors dans l’accident qui coûta la vie à Walter une forme de transfert fatal ? C’est sur la route qui le menait à Guitrancourt (Guitrancourt où, dans l’euphorie paradoxale d’une bouffée délirante, il espérait contempler l’Origine du monde), qu’il perdit la vie. Son épouse, Marlène Zamboni née Foster, qui survécut miraculeusement à l’accident — il semble qu’elle soit parvenue à transformer la place du mort en place de la survivante —, me confia un jour que ses dernières paroles furent : « Plus vite ! » Si cette dernière me dit comprendre que son mari était pressé d’arriver à la maison de campagne des Lacan, je considère cette interprétation comme un excès de prosaïsme qui n’a pas sa place dans cette biographie lacunaire et affirme que, pour ma part, il s’agissait d’une sorte de jeu de mots, un glissement sémantique à partir du nom de jeune fille de son épouse : Foster –> Faster –> Plus vite, comme si, au moment de mourir, perdant le contrôle de son véhicule, Zamboni avait exprimé dans cette polyglossie spontanée le désir de coucher une dernière fois avec son épouse, à défaut de résoudre l’énigme ultime, de percer l’hymen du mystère de la vie, de contempler l’origine du monde. On me reprochera de me livrer à l’interprétation sauvage d’un témoignage dont, quoique de première main, la fiabilité est douteuse du fait de l’émotion et du traumatisme causé à Marlène Zamboni par la mort de son mari, mais comment ne pas voir dans ces histoires de ralentissement, de vitesse, d’accélération, une suite de dérapages linguistiques ? La perte de contrôle du véhicule, l’enquête de police le confirmera en effet, ne fut-elle pas causée par une rupture du frein ? Depuis son plus jeune âge, Walter semble avoir eu le goût de la lenteur, non par paresse, mollesse, faiblesse, mais parce qu’il aimait prendre son temps, considérer les choses avec patience, observer longuement les feuilles onduler dans un souffle d’air automnal. Et qu’il pouvait se le permettre. Issu d’une riche famille d’industriels italiens — rien à voir, contrairement à ce qu’on a pu avancer çà et là, avec les vulgaires surfaceuses à glace nord-américaines —, son existence se déroula dans le confort absolu jusqu’au drame qui le poussa à quitter Milan pour Paris au tout début des années 1950. C’est là qu’il fit la connaissance du maître de l’inconscient et qu’il commença une analyse avec lui. De ce drame, il ne fut jamais question en dehors des séances avec Lacan, et en tout cas pas avec sa femme. Tant et si bien qu’il demeure comme une sorte de point aveugle dans son histoire. Quand j’interrogeais à ce sujet Silvio, le frère puîné de Walter, il évoqua à demi-mots une relation incestueuse avec la mère, mais je n’en crois rien. Trop platement psychanalytique pour être vrai. Non qu’il ne se soit passé quelque chose de gravissime dans le grand palais de Porta Venezia, cela ne fait aucun doute, mais quoi ? La point d’interrogation reste grand ouvert. Peut-être vaut-il mieux qu’il en soit ainsi, d’ailleurs, que nous ne sachions rien. Et que nous oubliions tout de cette histoire d’accident pour garder du beau et doux Walter Zamboni la seule image d’un adolescent touché par la grâce qui méprisait d’autant plus volontiers le luxe et l’argent qu’il en jouissait sans efforts et préférait aux perspectives futures de la mondanité passer des journées à ne rien faire, flânant dès que le temps le permettait dans les allées majestueuses des jardins de son quartier. Ce que nous voulons voir, plus que ce qui se trouve derrière lui, c’est le voile, qui nous laisse libres d’imaginer, de fantasmer, de délirer, de rêver à l’infini.

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