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23.8.22

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’en cinq ans, il n’aura guère progressé niveau course à pied, Pascal Bruckner. On aura beau invoquer toutes les excuses possibles et imaginables pour justifier ses performances, dont je ne sais combien de vagues virales toutes plus meurtrières les unes que les autres, et autant ou presque de confinements, entraves à la liberté de galoper, la vérité de la situation est là, elle qui ne ment pas : ça se traîne au jardin. L’instant d’après, je me crus en pleine rentrée littéraire : cette tignasse grisonnante et cette barbe de trois jours, n’était-ce pas Frédéric Beigbeder en personne ? Non, mais l’imitation était parfaite, preuve qu’entre la copie et l’original, il n’y a pas une si grande différence qu’on le suppose un peu bêtement. Ou qu’ils sont plusieurs identiques les uns aux autres, qui se relaient sous différentes identités ; serait-ce possible ? Tout est possible. Ce n’était encore rien, toutefois. Le coup de grâce me fut porté quelques minutes plus tard quand je distinguai, sous des traits vieillis, le visage d’une attachée de presse de la maison Grasset. Me voyant et voyant que je la voyais, elle me sourit, moins par sympathie (il était clair en effet qu’elle n’avait absolument pas la moindre idée de qui j’étais) que par réflexe professionnel. Et moi, la sincérité n’ayant pas cours sur un tel marché, je lui rendis son sourire, non sans ironie. Poursuivant mon chemin, je repensais sans le vouloir à ces années-là, sorte de monde englouti qui resurgissait dans les allées du jardin, et notamment à cette autre attachée de presse qui avait conseillé à Nelly de me quitter parce que, elle s’étant élevée dans la hiérarchie, nous n’appartenions plus aux mêmes classes, ce qui impliquait en bonne logique sociale que nous n’avions plus rien à faire ensemble, traçant ainsi une ligne de démarcation invisible mais d’autant plus infranchissable entre le lumpenprolétariat auquel par la relation que me fit Nelly j’appris que j’appartenais et le reste du monde, c’est-à-dire : l’étage au-dessus de celui où je travaillais au magasin (rez-de-chaussée pour les livraisons de palettes, évidemment). Comment peut-on se tromper à ce point sur les gens, leur personnalité, la nature des relations qu’ils entretiennent entre eux, leurs sentiments, sur tout, comment peut-on se tromper à ce point tout en étant tellement convaincu d’avoir raison qu’on se sent autorisé à orienter la vie des gens, à leur donner des conseils, des ordres ? Faut-il répondre à la question ? Ce que je sais, je m’en aperçois dans la relation que je fais à mon tour de divers événements reliés entre eux par moi, c’est que je ne ressens plus à présent la moindre animosité, plus la moindre émotion négative ne m’est causée par ce sujet : ce sont des faits, qu’est-ce qui pourrait m’empêcher de les raconter ? Sans méchanceté, sans calomnie, tels qu’ils sont, tels qu’ils ont été. Jadis, ou plus modestement : avant de quitter Paris, j’étais plein de colère encore, de rancœur, ou comment est-ce qu’on dit déjà ? de ressentiment, oui, c’est ça, de ressentiment, qui n’est pas nécessairement un mauvais carburant pour écrire, ce n’est pas ce que je dis, mais pour vivre, si, le bilan existentiel du ressentiment est désastreux, mais à présent je ne ressens plus rien, d’où l’ironie qui afflue spontanément. Aujourd’hui, ces sentiments que j’éprouvais alors me sont devenus étrangers. Je peux évoquer ces années et leurs séquelles de manière lucide, d’autant que ce qui m’est arrivé, je l’ai bien cherché, je ne dis pas le contraire, je ne fais pas comme si je n’avais pas ma part de responsabilité, moi qui n’ai pas exactement le caractère plus sociable du monde. Et revenir vivre à Paris est justement l’occasion de le faire, — pas un quelconque bilan — ceci n’est pas une histoire de comptabilité —, mais constater le chemin parcouru ou celui qui, au contraire, ne l’aura pas été. L’identité personnelle, contrairement à ce que peut faire penser le mot qu’on emploie pour parler du sujet, ne se laisse pas enfermer dans une équation simple telle que x=x. Je suis toujours celui que j’ai été tout en étant quelqu’un de complètement différent. Je suis celui que je fus tout en ne l’étant plus du tout. Dans le visage qui a vieilli, je reconnais des traits qui me furent familiers, mais je n’ai plus rien à voir avec cet individu-là : d’individu, je suis un autre. En fait d’identité personnelle, on pourrait parler d’altérité personnelle, ce ne serait ni moins vrai ni moins faux : un individu n’est pas une entité définie. La société, qu’elle veuille nous enfermer ou qu’elle affecte de nous libérer, la société nous fait accroire que nous avons une vraie nature, que nous pouvons découvrir, et devenir en l’épousant enfin. Ce serait, pour ainsi dire, une interprétation fixiste de l’injonction nietzschéenne à devenir ce que l’on est. Mais autant le devenir est la loi de l’individu, autant l’idée que ce devenir aurait un terme, une fin, est une illusion. Croire qu’on devient quelque chose qu’on est fait pour être ou qu’on est réellement, secrètement, je ne sais, c’est assujettir le devenir à l’être : certes, on devient, mais on devient un être. Cette réduction du devenir à l’être nie purement et simplement le devenir qui n’est plus dès lors qu’un moyen en vue d’une fin, une fin finale, si j’ose ce pléonasme. C’est ce qui conduit nombre d’individus à insulter leur devenir en se figeant dans une identité, le fait qu’ils croient l’avoir choisie ne faisant que renforcer l’illusion qu’ils sont devenus quand, en réalité, ils ne sont rien devenus que des choses, de l’être. Ce processus que j’appellerais l’entification est un pervers parce qu’il donne l’illusion du devenir en le niant : « Je suis devenu qui je suis » est parfaitement circulaire, en réalité, je ne suis allé nulle part, je n’ai fait que parcourir le petit bout de chemin que le monde social m’autorise à parcourir. Je me tiens bien sage dans mon pré sous le regard bienveillant du berger de l’être. À rebours de cette entification, le devenir n’est pas limitatif, il n’a rien de terminal. Il y a une phrase dans la littérature française qui me semble exprimer à la perfection cette dimension non terminale de l’existence de l’individu (la vie a bien une fin, n’imagine pas que je prétende le contraire, personne n’est immortel, ce n’est pas ce que j’entends, mais durant le temps qu’il m’est donné de vivre, je n’ai pas de fin, des limites, oui, qui sont liées à ma personne, ma personnalité, mon histoire, la physique, etc., mais une fin, non, — des fins, oui). J’en parlais avec M. à Saint-Quay cet été : « J’écris Paludes », la première phrase que prononce le narrateur de Paludes d’André Gide. A posteriori, de notre point de vue de postmodernes, on peut se dire que c’est une phrase méta, le narrateur parle du livre qu’il est en train d’écrire, c’est une mise en abyme, et c’est sans doute vrai, mais c’est aussi le moment où l’écrivain cesse de se définir en tant que tel, par son identité, sa fonction dans la société, et se pense par son livre. La question de l’être, dans les toutes premières pages du livre, ainsi, c’est le livre qui y répond : « Qu’est-ce que c’est ? — Un livre. » Un objet, voilà l’être. L’écrivain n’est pas être, mais processus, événement, il n’est pas, il se déroule, il a lieu, il ne se confond pas avec ce qu’il fait, d’ailleurs, il ne fait rien, il écrit : « Il dit : “Tiens ! tu travailles ?” Je répondis : “J’écris Paludes.” » L’écrivain révèle la superstition et la supercherie de l’être. Écrire, ce n’est pas une chose, c’est une action, cela se déroule dans le temps, prend du temps, occupe de l’espace, on ne sait pas en commençant où écrire va nous mener, et c’est cela, cette incertitude, cette inquiétude, cette indétermination qui fait tout le prix de l’existence. La maison de l’être est une maison d’arrêt. Écrire fait sauter les verrous ; — c’est la grande évasion.

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