comment 0

12.9.22

« Le ressenti ment », i.e. le ressentiment est la vérité du ressenti. L’individu s’enferme, qui se vit comme transparent à lui-même, à la fois source et fin de toute autorité, se valide soi-même, s’isole du circuit de l’expérience, ressasse infiniment, incapable d’en finir avec quoi que ce soit, incapable de guérir de ce mal fatal, de cette maladie mortelle qu’est son existence. L’individu est cadenassé, pris entre le monde social qui lui ordonne toujours plus violemment de se dissoudre en lui et un flux de sensations, d’émotions, de pensées qui lui sont toujours plus étrangères parce que le monde social affirme qu’elles lui sont inaccessibles sans sa médiation. C’est le monde social qui me fait accroire que je puis me rendre transparent à moi-même quand, m’observant sans préjugés, je ne découvre qu’opacités multiples, fabulations en cascades, désirs à ne pas assouvir, inquiétudes, doutes, palinodies, rêves. Partout, le monde social et ses instances législatrices (les « sciences sociales ») livrent leurs cargaisons de réponses quand je ne parviens même pas moi-même à formuler mes questions avec suffisamment de lucidité, suffisamment de clarté, pour les comprendre. Un silence absolu, voilà ce que l’individu devrait exiger pour commencer. Pas religieux, le silence, non, infiniment plus prosaïque, qu’on coupe le courant, mieux : la crise énergétique totale, que plus rien ne s’allume, que plus rien ne roule, que plus rien ne vole, que plus rien ne communique, que personne n’ait plus de réseau, que plus rien ne marche que mes pieds. Alors, pendant ce silence forcé, on pourrait commencer à penser, pas se retrouver avec soi-même, non, quelle idée absurde, on passe toute sa vie avec soi-même, on étouffe dans le moi, non,  pour en sortir, se sentir enveloppé du flux de l’univers, le devenir incessant, le fleuve immense de l’expérience. Écoute comment le monde social exprime sa peur : « C’est la crise » ne cesse-t-il de répéter depuis des décennies, plus il est fort, plus il est oppresseur, oppressant, et plus c’est la crise, quand la crise, la crise totale est en réalité éminemment désirable qui me permettra d’écouter enfin avec mes oreilles et pas les prothèses auditives qu’on m’oblige à porter. Mais déjà quelqu’un a pris la parole, on a construit quelque chose de neuf, un immeuble, un camp, une théorie, on souffre mais on ne soustrait rien, on ajoute, on empile, on entasse, on accumule, — quelle misère, toutes ces choses, toutes ces vérités, quelle tristesse. Tout de suite, rien envie de faire de ma vie. Je m’arrête sur cette expression que je trouve déplacée, faire quelque chose de sa vie. J’ai fait quelque chose de ma vie : j’ai quitté la ville où j’ai grandi, deux fois, je me suis marié, j’ai fait un enfant, j’ai publié sept livres, bientôt huit, j’en ai traduit je ne sais combien, j’ai écrit des milliers et des milliers de pages, enregistré des disques, j’ai fait des choses de ma vie, qui n’intéressent presque personne, certes, qui ne rapportent pas d’argent, certes, mais qui ne sont pas rien, pourquoi faudrait-il encore que je justifie mon existence par des espèces sonnantes et trébuchantes, ne serait-ce pas exactement le contraire de justifier que de le faire, nier mon existence ? Tout ce que j’ai fait et qui n’est rien pour toi, pour moi, c’est tout. Ce désert entre le ressenti et la mesure objective, c’est là que se trouve l’existence (l’expérience).

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.