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19.9.22

Sentiment effroyable d’être comme tout le monde à la découverte de la réalité du phénomène. Indéniable, il s’affiche là, tout en images en couleurs et haute définition, mais ne propose pas de réponse à la question : comment tout le monde supporte-t-il d’être comme tout le monde ? Être comme tout le monde, c’est-à-dire : personne. Dialectique bien connue que son classicisme ne rend pas fausse pour autant. Ce n’est pas tant la perte d’identité que je redoute — en dehors de l’abstraction, l’identité n’existe pas — que l’illusion : croire que les sentiments qu’on tient pour les plus intimes, les pensées qu’on considère comme les plus personnelles ne sont en fait que des produits standardisés disponibles en surabondance sur le marché de l’âme. Quelle âme ? Justement, sa fin aura libéralisé le marché qui, ouvert à la concurrence, produit désormais la plus grande uniformité. De fait, tout le monde parle de la même chose, pense la même chose, ressent la même chose, vit la même chose. Il est effroyable de s’en rendre compte, j’insiste là-dessus, mais c’est vital : la lucidité est la condition de l’émancipation individuelle, l’illusion nous condamnant à demeurer prisonnier de la totalité. Il faut faire des ruines de la totalité et, avec ces fragments éparpillés, inventer de nouvelles relations mosaïques. J’ai passé une bonne partie de la journée d’hier à ressasser cette histoire avec mon père et, plus largement, ma famille. Sauf à espérer ne pas recopier le même mauvais roman familial avec Daphné, je ne sais pas quoi en penser. Je voudrais en être débarrassé, n’être plus rattaché à elle, ma famille, m’en émanciper, mais le puis-je seulement ? Je me confie : « Vivre ne devrait pas me rendre triste », mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Est-ce un vœu, une affirmation de portée générale, une plainte ? J’ai commis des erreurs. Quitter Paris fut la plus grande ; mais faut-il que cela devienne un péché originel, une faute impossible à expier ? Quelle tristesse. En cherchant mon ordonnance de l’ophtalmologue que je ne retrouve pas, je découvre en revanche le petit arbre généalogique que j’avais tracé pour Daphné. Voyant les noms que j’avais inscrits, surtout ceux de la branche insulaire, je détourne le regard, et me dis : « Quelle tristesse. » Devrais-je avoir honte d’avoir honte ? Suis-je injuste ? Mais qu’est-ce qui est juste ? Qu’est-ce qui est digne ? Sans hésiter, je pense : se lever le matin pour son enfant et puis s’assoir à la table d’écriture pour inventer les dix-sept premières phrases d’un poème dont j’ignore tout.

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