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18.9.22

Je laisse la paix m’envahir. Ou est-ce que j’ai trop mangé ? Qu’importe, tous les moyens sont bons, n’est-ce pas ? En tout cas, comme je suis là où je suis, ça va. Si on me posait la question critique : « Et où vous voyez-vous dans dix ans ? », je crois que je répondrais : « Eh bien, ici. » Mais plutôt boulevard Raspail, en fait. Il y a des portions de ce boulevard que je trouve parfaites, sublimes, et peut-être que, mise bout à bout, elles égalent la totalité du boulevard. Y compris celle qui se trouve après Sèvres-Babylone ? J’ai des doutes. L’immeuble où Sartre a écrit les Mots, par exemple, je le trouve magnifique. Je me dis que j’aimerais bien y vivre avant de songer que je ne le pourrais pas, en vérité. En effet, un écrivain peut-il habiter dans l’immeuble où vécut un autre écrivain, mort à présent, et qui dispose d’une plaque à son nom ? Je veux dire : quelle serait la probabilité pour que j’aie moi aussi une plaque à mon nom à côté de celle de Jean-Paul Sartre ? « Jérôme Orsoni vécut dans cet immeuble de 2024 à 2074. Il y écrivit Littérature étrangère en 2027. » Soyons sérieux. Non que tout ne soit pas possible, ce n’est pas ce que je dis. Déjeunant chez Maison Edgar, au numéro 232 du boulevard Raspail, nous ignorons que c’est là que se trouvait le restaurant, qui se nommait alors « le Raspail Vert », où Sartre avait l’habitude de sortir Simone. À telle enseigne que le monde s’avère d’une taille bien plus modeste que celle qu’on est enclin à lui prêter, par habitude, mimétisme, préjugé, et ainsi de suite. Étrange attitude de mon père qui, hier, pour me souhaiter mon anniversaire, se contente de m’envoyer un sms impersonnel, je cite : « Bonjour. Je te souhaite un excellent anniversaire. Tanti baci… », un message qui, comme je le confie à Nelly, conviendrait plus à l’une de ces copines plus jeunes que lui avec lesquelles il va déjeuner de temps à autre boulevard Baille qu’à son fils (j’entends : moi), mais qu’est-ce que je peux y faire ? Peut-être a-t-il jugé que, lui ayant téléphoné la veille, il n’était pas nécessaire que nous nous parlions deux jours de suite. C’est une hypothèse qui ne me rassure pas quant à la nature dysfonctionnelle de ma famille, mais quelle hypothèse pourrait-elle bien être en mesure de me rassurer à ce sujet ? Passé la journée d’hier avec G. et R. qui viennent dîner à la maison avec S. et C. Fort heureusement, de famille, il n’y a pas que celle qu’on hérite, il y a aussi celle qu’on se fabrique avec toutes les personnes auprès de qui l’on peut être soi-même, chercher qui c’est, le devenir, trouver le bon boulevard.

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