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4.10.22

Je n’arrive pas à savoir si les feuilles roussies de l’arbre que je vois là, par la fenêtre, un peu sur ma droite, le sont par la sécheresse de l’été ou par l’automne qui commence ? Et sans doute ne faut-il pas sortir de cette indétermination pour former une notion complète du monde. Ou pas trop incomplète. Toute tentative de détermination serait une réduction, un étrécissement de la perspective qui s’offre à nous. À toujours vouloir choisir, nous anéantissons l’horizon, dont ne reste plus qu’une image plate, triste, banale, déjà vue. Quand je veux choisir, j’entends : quand je sens en moi la pulsion de choisir, parce qu’elle est inhérente à l’être humain en tant qu’espèce, je rédige un commentaire sur le site du journal, regarde ensuite s’il est publié ou non, et, s’il l’est, le relis pour admirer à quel point moi aussi je puis être étroit d’esprit, ennuyeux. Quand même ce serait une perte de temps (et j’ai conscience que c’est une perte de temps), c’est libératoire : je me débarrasse d’une partie de moi-même et me sens plus léger, plus libre, je parviens à détacher de moi la partie de moi-même qui me relie de façon trop étroite au monde social auquel j’appartiens de fait (de droit, c’est une autre question que je n’ai pas le courage de traiter aujourd’hui). Hier au soir, confronté au bruit qui venait de la rue et de l’appartement du voisin, de l’appartement du voisin surtout, infrabasses dégueulasses qui polluent l’espace, je n’ai pas perdu mon sang froid, je me suis dit quelque chose du genre : de toute façon, qu’est-ce que tu peux y faire ? Et c’est vrai que je ne puis rien y faire, que je n’ai pas le pouvoir d’amender l’humanité — nul ne l’a, tout le monde a échoué, la preuve : infrabasses et autotune sont les mamelles de la musique populaire —, alors autant s’en détacher, autant défaire pour soi les liens qui m’attachent malgré moi au reste de mon espèce, et tisser d’autres liens, ailleurs, différemment. Face au soleil d’automne qui vient taper contre mes fenêtres, pour continuer à écrire sans être aveuglé, j’ai tiré un rideau. Est-ce que le monde extérieur a disparu pour autant ? Malheureusement non. Voilà un argument en faveur de l’idéalisme qu’à ma connaissance on n’a jamais invoqué dans l’histoire de la philosophie : et si l’idéaliste ne croyait pas que le monde extérieur n’existe pas en dehors des idées que l’on en a, mais voulait simplement pouvoir l’éteindre de temps en temps, couper le son, l’image, qui ne désirerait pas être idéaliste ? ou plutôt, qui ne désirerait pas que l’idéalisme fût vrai ? Être en mesure de couper le son et l’image du monde, ne serait-ce pas cela, le seul et authentique pouvoir ? Et tout le reste, les fruits de notre frustration de ne jamais pouvoir en jouir. On regarde la télévision parce qu’on ne peut pas éteindre l’image du monde. On écoute de la mauvaise musique parce qu’on ne peut pas couper le son de la réalité. Ainsi, on se fabrique des goûts médiocres, une esthétique d’ersatz. Était-ce cela que je me disais, hier au soir, entre deux phrases d’Austerlitz de Sebald ? Et ces pages incroyables où, au premier terme d’un récit d’une lumineuse tristesse, Austerlitz découvre son nom. Était-ce cela ou tout à fait autre chose ?

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