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7.10.22

Tout le monde parle en boucle de la même chose. (Ce phénomène est-il propre à notre époque ? à notre espèce ?) Tant qu’il est de plus en plus difficile — pour ne pas dire : impossible — d’avoir une pensée à soi. Souvent, quant à moi, je n’essaie même plus. À défaut de pouvoir être comme tout le monde, je me contente de ne rien dire. Pourtant, ce quelque chose à soi, n’est-ce pas ce que tout le monde semble réclamer à grands cris ? Être reconnu dans sa différence, n’est-ce pas cela à quoi tout le monde aspire ? Par quel paradoxe, dès lors, voulant quelque chose rien qu’à soi, tout le monde en vient-il à faire la même chose, à parler de la même chose en boucle ? Non pas de leur désir d’avoir quelque chose à soi, mais de l’exact contraire, se contentant de répéter quelque chose qui a déjà été dit, déjà été pensé, déjà été fait, qui est déjà arrivé à quelqu’un. Lisant des commentaires sur un commentaire sur un film sur Marilyn Monroe sur Instagram (à combien de degrés de la vérité nous trouvons-nous ici ? quatre, cinq ? au bout d’un moment, j’arrête de compter, mais je ne le devrais pas, on se trouve si loin d’elle qu’on ne comprend plus rien et peut-être est-il là, le problème, l’éloignement, la trop grande distance, les contours sont flous, on confond, on mélange tout), une femme dit qu’il lui est arrivé la même chose qu’à Marilyn et on sent, dans ces paroles qu’elle ne peut pas s’empêcher de dire, qu’elle se confond totalement avec la femme dont elle parle, non qu’elle l’admire en tant que femme, en tant qu’artiste, que sais-je ? non, ce n’est pas cela du tout : elle trouve en cette identification avec elle la preuve qu’elle n’est pas unique, que ce qu’il lui est arrivé, cela est déjà arrivé à quelqu’un d’autre, et alors elle ne se sent plus seule, pourtant Marilyn est morte, a-t-on envie de lui dire, depuis soixante ans, et donc tu es toute seule, terriblement seule, mais ce n’est pas cela qui importe, ce qui importe, c’est le sentiment de n’être pas un exemplaire unique, de pouvoir partager sa souffrance, la possibilité de l’empathie, de la connexion des sensibilités, l’idée d’appartenir à un groupe, le fait d’appartenir à l’humanité ne faisant plus d’effet à personne depuis longtemps, probablement depuis que nous avons découvert que nous n’étions pas si éloignés du singe que nous l’avions imaginé jusqu’alors, et il faut donc, pour ne pas se sentir trop seul, si désespérément seul, trouver d’autres relations, d’autres identités, les x s’identifiant aux x. La logique — c’est logique, ce n’est pas son affaire —, la logique ne s’intéresse pas au plaisir. Et pourtant, qui pourrait nier la jouissance intense que procure la tautologie ? Comme si, parvenu à ceci que x=x, on touchait à quelque vérité ultime, le roc sur lequel ma bêche se recourbe, et que, ne pouvant pas aller plus loin, toute la tension que nous avions emmagasinée se relâchait enfin, libérant un grand orgasme qui balaie tout sur son passage. Comment suis-je passé de la métaphore jardinière de Wittgenstein à celle de l’ouragan du plaisir ? Je n’en ai pas la moindre idée. Je crois toutefois que les deux ne sont pas si dépourvues de lien qu’il pourrait y paraître après s’être contenté d’un coup d’œil rapide sur l’état de choses. Le fait d’être comme les autres, comme tous les autres comme moi (c’est une précision qu’il faut apporter quand même elle semblerait redondante), apaise, réconforte et conforte dans l’illusion que, par la vertu de cette identité, les problèmes sont réglés. Cet effet de dépersonnalisation — qui trouve à s’exprimer dans l’idée de système — soulage : ce qu’il m’est arrivé, ce n’est pas vraiment à moi que c’est arrivé, mais à quiconque est comme moi. Comme en métaphysique mais à l’envers, où il ne sert pas tant résoudre les problèmes qu’à s’en protéger, le système et sa dénonciation sont moins destinés à l’abattre (la vérité, c’est que le système n’existe pas, c’est une abstraction à laquelle nous prêtons un pouvoir causal qui ne dit pas grand-chose du système mais beaucoup de notre croyance en la magie des pouvoirs causaux) qu’à nous tirer de l’abattement où nous sommes tombés : que la réalité ne soit pas morale, ni morale ni immorale, voilà qui est trop pénible à supporter. À cette vérité, toutes les illusions sont préférables. Et tant pis si elles sont aussi mortelles que les maux contre lesquels elles sont censées ériger des remparts.

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