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17.10.22

N’y a-t-il plus que, seuls parmi les humains, les vagabonds, les mendiants, qui tournent leurs regards vers le ciel, par coïncidence, en finissant d’un trait leur canette de bière ? Sur le rebord de la fenêtre, un pigeon vient d’élire un domicile précaire : il n’est même pas à l’abri de la pluie. Cette nuit, j’ai encore mal dormi, me réveillant au moindre bruit dans une sorte de sursaut, incapable de m’abandonner, mais sans entrer en rage pour autant comme il m’arrive de le faire quand je ne parviens pas à trouver le sommeil. Était-ce parce que nous étions dimanche soir et que je pensais déjà à ce qui devait m’attendre le lendemain, ce que j’aurais à faire, ce que je voudrais faire mais avant quoi je dois encore patienter, était-ce parce que je suis profondément désespéré et que, parfois, la nuit, ce désespoir remonte à la surface, m’empêchant de trouver le répit nécessaire au repos ? D’un claquement des mains, sans l’ouvrir, je chasse l’indésirable pigeon du rebord de ma fenêtre. Cette vie, cette vie que j’ai choisi de vivre, ne m’arrive-t-il pas trop souvent de n’y rien comprendre ? Ou de trop comprendre, je ne sais pas, il me semble que cela finit par se confondre, comprendre et ne pas comprendre. J’ai écrit une demi-page tout à l’heure, une demi-page du livre que je veux écrire pour ne pas le publier et, sans la relire, je me demande si j’ai vraiment quelque chose à dire, quelque chose d’autre que cette suite rhapsodique de notations désordonnées sur la vie qui composent cet ensemble bâtard que, par mimétisme, par erreur, par paresse, j’ai choisi il y a quelques années de baptiser « journal ». Quelle idée. Il pleut. La tête appuyée sur le poing de ma main droite, je regarde les gens passer, les allées et venues à intervalles réguliers des voitures sur le boulevard. L’idée que cela puisse avoir un sens, ou non mieux, ou non pire, je ne saurais choisir, l’idée que cela puisse constituer le sens de la vie ne manque jamais de m’étonner. Et pourtant, tout le monde semble vaquer à ses occupations comme si le faire allait de soi, comme si, au fond, il n’y avait rien d’autre à faire, pas d’autre vie à vivre, comme si cet état dans lequel nous mettons les choses, à commencer par nous-mêmes, comme si cet état dans lequel nous mettons les choses était le seul état dans lequel nous les puissions mettre. Il s’en trouve bien qui prétendent désirer autre chose, mais comment se fait-il qu’ils fassent comme tout le monde ? Facile de se mentir à soi-même. Quand je ne dors pas, est-ce que je refuse de me mentir à moi-même ? Le sommeil paisible n’est-il pas le pire de nos aveux d’indifférence ? Je voudrais que ce journal, puisqu’il est là, puisqu’il existe, puisque je l’écris, je voudrais que ce journal note chaque jour mon étonnement, ma perplexité, je voudrais qu’il plonge qui le lit dans un abîme de perplexité, qu’il prive qui le lit de sommeil. Mais peut-être n’est-ce que le bruit ininterrompu de la ville continue et peut-être que je ne comprends rien. Peut-être que je ne comprends rien à rien. Peut-être que je comprends trop bien.

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