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5.11.22

On peut tout croire et pourtant presque rien n’est vrai. Quelquefois je voudrais que mes phrases ressemblent à des missiles. Quelquefois je voudrais que mes phrases ressemblent à des plumes. De mon côté du boulevard, je regarde la femme qui, sur l’autre, rajuste la chaussure droite et puis le bas du pantalon de l’homme dans son fauteuil roulant avant de l’embrasser. À la suite de quoi, ils partent tous les deux dans la même direction. Que s’est-il passé avant dans leur vie ? Que s’y passera-t-il ensuite ? Je l’ignore. Et ne peux le savoir. C’est vrai que je ne comprends qu’une infime partie des choses, et probablement qu’une infime partie des choses auxquelles j’ai accès qui ne sont elles-mêmes qu’une infime partie des choses dans leur ensemble, mais puisque c’est tout ce que je puis faire, il faut que je me concentre là-dessus pour en extraire le sens. Et je sais aussi que P. a raison quand il parle de mon « acédie », que je ne devrais pas me laisser martyriser et puis abattre par la contingence à laquelle il m’arrive de me trouver confronté, je sais que cela ne constitue ni l’essence des choses (lesquelles choses n’en ont probablement pas) ni ma nature profonde (lequel moi qui n’en a probablement pas), et je sais que c’est une excuse que j’invoque pour justifier mon manque de volonté, mon absence d’acharnement, j’ai conscience de tout cela, sans savoir quoi en conclure. Cette nuit, comme nous nous sommes couchés tard après que P. est venu dîner à la maison, délicieux, en tous les sens, dîner, j’ai dormi sans mettre de bouchons d’oreille. Je n’ai été réveillé que par le bruit des voisins du dessus qui se disputaient, tard dans la nuit, je ne sais pas à quelle heure, je n’ai pas consulté l’horloge de mon téléphone pour le savoir, trop tard dans la nuit pour se disputer, pour faire du bruit. Ce n’est pas ce que je me suis dit sur le moment — sur le moment, que me suis-je dit ? je crois que mon attention a été attirée par un mot, une expression qui sortait du flot de paroles haineuses qui s’échangeaient là-haut, mais je n’étais pas tout à fait éveillé, peut-être ai-je rêvé tout cela, et je ne me souviens pas de l’expression, du mot, je ne me souviens que de la rage, la détestation, le désespoir qu’il exprimait —, c’est ce que je me dis à présent, qu’il faudrait savoir accueillir le silence, ne pas le détruire de sa haine, ne pas perturber la nuit, se laisser bercer par le roulis presque inexistant de quelque véhicule attardé, ne rien faire, ne rien penser, être là le moins possible. Pourquoi imposons-nous toujours notre présence ? Pourquoi nous faut-il toujours imposer notre croyance ? On range le monde, les êtres, les personnes dans des catégories qui ne font rien qu’imposer notre présence, notre croyance et ce faisant, nous rendons l’univers plus étroit qu’il ne l’est, qu’il ne devrait l’être. Il faudrait le laisser respirer. Il faudrait que nous nous laissions respirer nous-mêmes, au lieu de quoi, la laideur déchire la nuit et tire les mots du juste oubli où ils étaient tombés. Il y a si peu de vrai qu’on ne peut l’entacher de sa croyance.

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