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9.11.22

Aux alentours de minuit, ligne 10, station Duroc, je rentrais du studio et j’étais plongé dans la lecture d’Austerlitz de W. G. Sebald, ces pages sublimes, comme tout le livre, où Austerlitz raconte qu’il est allé à Prague à la recherche des ses origines inconnues. Après qu’il s’est rendu aux Archives nationales, raconte-t-il à l’autre narrateur, au narrateur de sa narration, il s’installe dans un hôtel et regarde la ville depuis la fenêtre de sa chambre. C’est à ce moment que, lecteur chaotique mais attentif arrivé à sa station, j’ai rangé le livre dans mon sac et levé la tête. Et je l’ai vue. Comme on voit une apparition. Elle était en train de vomir sur le sol de la rame du métro. Elle avait pris la précaution de ne pas se vomir dessus ou de ne pas vomir sur sa copine, ou bien était-ce sa copine qui, pas saoule, elle, avant de lui tenir les cheveux pendant que l’autre vomissait, la bonne copine, en quelque sorte, l’avait orientée d’un geste ferme mais bienveillant vers l’extérieur de l’espace délimité par les deux banquettes face à face ? je ne sais pas mais, en tout cas, c’était ce qu’il était en train de se passer, l’une qui vomissait et l’autre qui lui tenait les cheveux, et moi, j’ai regardé, pas longtemps, quelques instants à peine, le temps dont on dispose pour sortir de la rame du métro entre les deux signaux d’alerte qu’elle émet à l’attention des passagers, avec dégoût, j’ai regardé ce qu’il était en train de se passer. Pas longtemps mais un temps qui m’a paru très long, toutefois, ou non, pas très long, très court, au contraire, oui, c’est cela, très court, mais arrêté, figé, une sorte de plan fixe dans lequel il m’aurait été donné de vivre, une temporalité indéfinie, absente, manière d’épiphanie en réponse à l’apparition. À la dame qui, lui tournant le dos, était assise juste à côté de la scène, sur le strapontin près de la porte, j’ai adressé un regard pour lui signifier de ne pas rester là, mais elle m’a répondu d’un œil vide et je suis sorti de la rame avant que la porte ne se referme sur moi et ces enfers de bile, d’alcool, de bile, d’alcool et de laideur. Sortant du métro avant de remonter le boulevard pour rentrer chez moi, j’ai repensé à ce que j’avais vu — je garde une image très précise de la flaque formée par la vomissure — et c’est en rentrant à l’appartement que j’ai dit à Nelly qui ne dormait pas et à qui je venais de raconter cette anecdote, éloge de l’humanité, que j’ai dit à Nelly que, pour ma part, je ne souffrais pas d’écoanxiété, mais d’homoanxiété. Moi, ce n’est pas le climat qui m’angoisse, c’est l’espèce humaine, c’est homo sapiens. Et je cherche à le formuler, oui, je cherche à formuler ce sentiment que m’inspire l’espèce humaine, c’est-à-dire mon espèce même, c’est-à-dire moi-même. Car je me trouve là, en effet, dans la situation d’un observateur à la fois totalement semblable et totalement étranger à ce qu’il observe, je me trouve égal et différent, et cela aussi appartient au sentiment que m’inspire l’espèce humaine et que j’essaie de formuler avec la plus grande précision possible. Et je crois que mon dégoût exprime un aspect du sentiment que me procure homo sapiens, qu’il exprime ce mélange d’identité et de différence, cette proximité intime et cette distance infinie dans laquelle je me tiens avec mes semblables, le dégoût portant sur la notion même de semblable, que j’accepte et que je rejette dans le même geste, puisqu’il est vrai que je suis comme ces gens et qu’il est tout aussi vrai que je n’ai rien de commun avec ces gens. N’est-ce pas cette double étrangeté, le même dans l’autre et l’autre dans le même, pour ainsi parler de cette relation opposée entre l’égalité et l’étrangeté, l’identité et la différence, qui est le plus angoissant dans cette homoangoisse que suscite en moi le spectacle de gens comme qui je sais que je suis censé être, comme qui je sais que je suis, et comme qui je sais que je ne suis pas, comme qui je sais que je ne puis être ? Et trouver la juste façon de dire tout cela, pourquoi ai-je la certitude que ce serait libérateur ? Libérateur, je ne veux pas dire que cela me libérerait moi-même de la vision, comme on se libère par quelque exercice de méditation de certains sentiments désagréables, mais que cela libérerait l’espèce humaine tout entière de la laideur, pourquoi ai-je malgré tout, malgré la laideur même, cette certitude ?

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