comment 0

11.11.22

En passant devant sa chambre, pour ne pas la déranger, je regarde discrètement l’enfant qui, dans la pénombre, lit un livre assise en tailleur sur l’accoudoir du chesterfield rouge. Je crois que, jamais de ma vie, je n’ai été aussi éveillé qu’elle, et j’envie la liberté, la légèreté qu’elle manifeste faisant ce qu’elle fait comme elle le fait. La liberté, la légèreté, la vérité qu’elle manifeste en existant. Sans avoir l’air, en vérité, de ne rien faire de particulier. En ne faisant qu’être, qu’exister. Je regarde les fleurs désormais fanées que P. nous a offertes la semaine dernière et, si elles n’ont plus la beauté des tulipes blanches à terminaison rose qu’elles avaient le soir même, elles enferment dans leur passage, dans leur passé, la beauté du souvenir, une lumière plus profonde peut-être que celle qui émanait d’elles fraîchement coupées. Le canapé rouge, c’est sur la recommandation que MCV avait faite à Nelly que nous l’avons conservé, parce qu’il se trouve que c’est un personnage d’un de mes livres et, depuis quelques années, c’est Daphné qui en a hérité. Pourquoi est-ce que je raconte cette anecdote ? Pour illustrer les relations complexes (pas compliquées) qui unissent la fiction et la réalité, probablement. Depuis combien de temps n’ai-je pas écrit une ligne de fiction ? Trop longtemps, sans doute. Quelquefois, il m’arrive de penser que je ne le puis plus, mais je ne crois pas que ce soit vrai. De la fenêtre de la cuisine, je vois les fenêtres de l’appartement où j’ai écrit la plupart de mes fictions. Et, « de l’autre côté de la fenêtre », il me semble que cela veut dire « de l’autre côté du temps », « de l’autre côté du monde », « de l’autre côté de la finitude ». C’est cette petite histoire que j’avais racontée à P., la semaine dernière, avant qu’il ne me reproche mon « acédie », ce en quoi il a eu parfaitement raison. Mais que faire là-contre ? Je ne sais pas. Quelquefois, je cherche, d’autres, je ne m’en donne même pas la peine. Ce matin, je devrais, mais au lieu de le faire, j’ai le souffle coupé par la version que nous produisons de l’univers, sans jamais donner le moindre de signe de fatigue, et je me demande, qu’est-ce que je me demande déjà ? Un bruit de voix, sorte d’éclat de voix étouffé qui monte du boulevard, attire mon attention, puis c’est le téléphone qui sonne, qu’est-ce que je me suis demandé, déjà ? Je ferme les yeux quelques instants, précisément le temps d’écrire cette phrase les yeux fermés. Et je me souviens : Comment pouvons-nous être à ce point effrayés par nous-mêmes, à ce point horrifiés par nous-mêmes ? Cette civilisation morte, il ne s’agit pas de la ranimer — tout ce que nous avons connu est mort et enterré, d’ores et déjà, au moment même où j’écris cela, c’est accompli depuis des décennies —, c’est tout simplement impossible, mais d’inventer autre chose, quelque chose de neuf. Or, à quoi assistons-nous ? Eh bien, toujours au même spectacle des mêmes croyances sous des vêtements à peine différents. Notre civilisation est morte, mais nous en sommes les enfants légitimes et nous sommes perdus sans elle. Nous sommes comme Austerlitz, nous sommes coupés de nos origines et, quand nous croyons les retrouver, nous découvrons qu’il est impossible de nous relier à elles parce que tout le monde est mort, tout est mort. Il y a un passage dans Austerlitz qui exprime ce lien impossible à nos origines de façon non-réactionnaire (parce que, contrairement à ce dont on s’efforce de nous persuader pour apporter a posteriori une sorte de justification bienveillante, positive, à la destruction de nos origines, non, les origines ne sont pas réactionnaires et, non, déplorer le fait que nous sommes coupés de nos origines n’est pas réactionnaire), un passage qui me convainc d’autant plus qu’il se situe dans un lieu que j’ai aimé, où j’ai aimé être, où j’ai travaillé, où j’ai fait des découvertes. Austerlitz se trouve à la Bibliothèque François Mitterrand, qu’on appelait alors « la Très Grande Bibliothèque » et, après maints obstacles bureaucratiques, il parvient à pénétrer dans la salle du haut de jardin, où un certain Henri Lemoine, qui travaillait jadis à la BNF Richelieu où Austerlitz faisait ses recherches, le reconnaît et l’aborde. Lemoine lui dit alors : « Les nouveaux bâtiments de la Bibliothèque, qui, tant par leur implantation que par leur règlementation interne à la limite de l’absurde, s’attachent à exclure le lecteur en faisant de lui un ennemi potentiel, étaient ainsi, pensait Lemoine, dit Austerlitz, la manifestation presque officielle du besoin de plus en plus affirmé d’en finir avec tout ce qui entretient un lien vivant avec le passé. » Dans le récit autobiographique d’Austerlitz, on voit bien que cette recherche d’« un lien vivant avec le passé » est tout sauf réactionnaire, que, bien au contraire, la destruction de ce lien est la conséquence directe de la destruction des Juifs d’Europe, laquelle destruction n’a pas seulement été la destruction d’un peuple — ce qui, en soi, est une catastrophe —, mais la destruction de toute une civilisation — ce qui est une catastrophe ajoutée à la catastrophe. Cette civilisation détruite, dans les ruines de laquelle nous vivons encore, comment ne nous conduirait-elle pas, comme Austerlitz, à l’asile ? Comment ne pas devenir fou, en effet, quand on commence à découvrir que tout ce qui nous permettait, tout ce qui nous permettrait d’entretenir « un lien vivant » avec notre histoire, tout cela a été détruit, que les ruines qui en demeurent ne sont pas des souvenirs, mais des plaies qu’il n’est pas possible de soigner ? Tout, jusqu’à l’architecture, exprime cette destruction de l’origine (destruction qui est notre nouvelle origine). Et le mal qui en est issu contamine notre existence tout entière. Depuis vingt-cinq ans, l’intensification du paysage esquissé par les tours de la BNF, semble apporter une confirmation bâtie aux propos de Lemoine, qui continue ainsi : « Arrivés à un certain point de la notre conversation, dit Austerlitz, Lemoine m’a emmené, comme je lui en faisais incidemment la demande, au dix-huitième étage de la tour sud-est, où du haut du belvédère on domine la métropole, cet amas de calcaire pâle sorti d’une terre dont le sous-sol est désormais complètement creux et miné, sorte d’excroissance dont les couches concentriques s’étendent bien au-delà des boulevards Davout, Soult, Poniatowski, Masséna et Kellerman, jusqu’aux brumes des lointaines périphéries succédant à la proche banlieue. À quelques encablures en direction du sud-est, il y avait au milieu du gris uniforme une tache vert clair avec, pointant en son milieu, une sorte de chicot dont Lemoine me dit que c’était le rocher des singes du bois de Vincennes. Plus près, nous vîmes les artère convolutées où les trains et les automobiles rampent comme des chenilles ou de noirs coléoptères. C’était étrange, dit Lemoine, mais de là-haut il avait toujours l’impression que la vie à ses pieds lentement, silencieusement, se délitait, que le corps de la ville était infecté par une maladie sournoise et souterraine. » Sans lien vivant avec le passé, sans lien vivant avec notre origine, que faire ? Que faire de cela : la destruction de notre origine qui est notre nouvelle origine ?

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.